L’image du général de Gaulle tournant le dos à Israël après 1967 est tenace. Elle mérite d’être confrontée aux faits. Éric Branca, journaliste et historien spécialiste du gaullisme, auteur de L’Ami américain, en démêle les fils à partir des archives américaines et françaises. Ce que l’on découvre est une relation complexe, faite de fidélité initiale, d’avertissements lucides et d’une politique arabe qui n’a jamais signifié l’abandon d’Israël.
Pourquoi l’embargo de 1967 ne visait-il pas seulement Israël ?
La politique de De Gaulle à l’égard du Moyen-Orient reposait sur trois principes : un soutien constant à l’existence d’Israël, une opposition précoce à la colonisation, et une volonté de contenir le surarmement régional. L’embargo décrété en 1967 concernait toutes les parties, pas seulement l’État hébreu. En prévenant Israël qu’une attaque préventive lui ferait perdre le soutien français, De Gaulle posait une limite claire, pas un reniement.
Un allié des origines
Dès 1948, De Gaulle se range derrière le plan de partage de la Palestine. Il regrette que les États arabes refusent ce compromis qui aurait permis la coexistence de deux États. Pour Éric Branca, ce soutien initial est sans ambiguïté :
De Gaulle a été un des premiers amis d’Israël en 1948 lors de la création de l’État d’Israël. Il a déploré que les Arabes n’acceptent pas le plan de partage.
Éric Branca (OMERTA)
Ce positionnement n’est pas un simple calcul diplomatique. Il correspond à la conviction que le peuple juif a droit à un État, après ce qu’il a traversé. De Gaulle reçoit David Ben Gourion à Paris en 1960 et 1961, avec des honneurs inhabituels. Les deux hommes échangent sur l’avenir de la région, sur la sécurité d’Israël, mais aussi sur les dérives qu’ils perçoivent déjà.
Les avertissements sur la colonisation
Ce qui frappe, dans le récit d’Éric Branca, c’est la précocité de l’analyse gaullienne. Dès ces entretiens avec Ben Gourion, De Gaulle met en garde contre la colonisation des territoires. Il ne s’agit pas d’une hostilité à Israël, mais d’une lecture stratégique : l’implantation de colonies porte en germe un conflit sans fin et une possible destruction de l’État hébreu.
Il a également dit à Ben Gourion : "Faites attention à la colonisation, car elle porte en germe votre possible destruction."
Éric Branca (OMERTA)
L’historien rappelle aussi un autre point de tension : le programme nucléaire israélien. La France de la IVe République avait aidé Israël à bâtir une filière nucléaire civile. De Gaulle, lui, comprend vite que cette filière dérive vers le militaire. Il retire le soutien français. Ce n’est pas un revirement idéologique, c’est une décision de non-prolifération conforme à sa ligne constante sur la bombe.
Le tournant de 1967
La guerre des Six Jours marque la rupture apparente. De Gaulle, prévenant les Israéliens qu’une attaque préventive les ferait basculer du mauvais côté, propose au contraire une conférence internationale. Son objectif est ambitieux : obtenir une reconnaissance d’Israël par le monde arabe, régler une fois pour toutes le contentieux. Les Israéliens refusent, les Américains refusent, les Russes refusent.
De Gaulle décrète alors un embargo sur toutes les armes à destination du Moyen-Orient. Éric Branca insiste sur ce point souvent mal compris. L’embargo ne visait pas à affaiblir Israël, mais à enrayer la spirale du surarmement qui menaçait toute la région. Les Égyptiens et les Syriens en furent également frappés, comme les Israéliens.
Une politique arabe fondée sur les États, pas sur la religion
La dimension la plus méconnue de cette politique réside dans la hiérarchie des partenaires régionaux. De Gaulle préférait les nationalismes arabes, ceux de Nasser ou du parti Baas, fondés sur l’idée d’États multiconfessionnels et multireligieux. C’est l’inverse de ce que feront les Anglo-Saxons, qui soutiennent les Frères musulmans contre Nasser, comme en témoigne la réception du fondateur de la confrérie à la Maison Blanche en 1954 par Eisenhower.
Cette préférence gaullienne pour les États laïques ou tolérants mérite d’être rappelée. Elle explique en partie pourquoi la France de cette époque fut écoutée dans le monde arabe, sans jamais cesser d’être entendue à Jérusalem.
Ce qu’il faut retenir
De Gaulle n’a jamais cessé de défendre l’existence d’Israël, mais il en défendait une certaine idée : celle d’un État fondé sur le droit, pas sur la conquête. L’embargo de 1967, souvent cité comme une trahison, fut une décision équilibrée qui s’appliquait à tous les belligérants. Reste que ses avertissements sur la colonisation n’ont pas été entendus, et que la suite de l’histoire lui a donné raison.
Vidéo « Éric Branca sur les opérations contre de Gaulle » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’ami américain : Washington contre de Gaulle, 1940-1969, Éric Branca (Perrin)
- De Gaulle et les Français libres, Éric Branca (Albin Michel)
- L’aigle et le léopard, Éric Branca
- Les 300 jours, Éric Branca
- De Gaulle et les grands : Confrontations au sommet (1940-1970), Éric Branca
- Le fil de l’épée, Charles de Gaulle (Berger-Levrault)
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