À la mort d’Edgar Morin, le 29 mai dernier à l’âge de 104 ans, une partie de la droite et des milieux identitaires a réduit son héritage à un humanisme chevrotant, à une énième figure de l’« aimez-vous les uns les autres » qui aurait bercé les illusions du siècle. Comme l’a relevé dans un entretien Pierre-Antoine Plaquevent, essayiste et analyste des courants souverainistes, cette lecture est non seulement caricaturale mais elle manque l’essentiel : derrière le personnage médiatique se cache une œuvre sociologique qui mérite mieux qu’un linceul d’anathèmes.
Qu’est-ce que la pensée complexe et le concept d’homo demens chez Edgar Morin ?
La pensée complexe, développée par Morin en écho à des penseurs comme Gregory Bateson ou Henri Atlan, repose sur un principe fondamental : la tension des contraires nécessaires. Là où notre tradition aristotélicienne pense par catégories pleines et par oppositions binaires (bien/mal, ordre/désordre), la pensée complexe intègre que la vie est souvent une injonction contradictoire permanente. L’ordre et le désordre, l’autonomie et la contrainte ne s’excluent pas, ils se nourrissent. De cette approche découle le concept d’homo demens, cet « être d’une affectivité intense et instable qui sourit, rit, pleure, un être anxieux et angoissé, un être jouisseur, ivre, extatique, violent, furieux, aimant, un être envahi par l’imaginaire, un être qui sait la mort et ne peut y croire, un être qui secrète le mythe et la magie ». Pour Morin, l’homme n’est pas qu’homo sapiens, être pensant. Il est aussi cet être de passions, d’illusions et de chimères, dont les rapports avec le monde objectif sont toujours incertains. Reconnaître cette dualité, c’est refuser les anthropologies mutilées qui ne veulent voir en l’homme qu’un calculateur rationnel ou qu’un animal social.
Une œuvre qui dépasse le procès en stalinisme
L’objection la plus fréquente à l’encontre de Morin tient à son passé de militant communiste, à son stalinisme de jeunesse. Plaquevent rappelle que s’il a effectivement été stalinien avant d’être exclu du Parti communiste, c’est par Annie Kriegel, qui purgeait alors ceux qu’elle avait elle-même contribué à endoctriner. L’autocritique de Morin est réelle, consignée dans son ouvrage Vidal et les siens qui retrace l’histoire de son père. « C’est facile de regarder ça de loin », souligne l’essayiste, qui invite à une forme de cohérence : peut-on sauver Robert Brasillach et Maurice Bardèche, antinationaux et collaborationnistes déclarés, tout en jetant l’anathème définitif sur quiconque a eu un passé d’extrême gauche ? La vraie faiblesse de Morin n’est pas là où on la croit. Elle réside dans deux angles morts que Plaquevent identifie clairement. D’abord, une américanophilie assumée, visible dans le Journal de Californie, cette relation d’amour-haine avec une Amérique qui a façonné son imaginaire sans qu’il parvienne à s’en déprendre. Ensuite, un traumatisme vis-à-vis de l’idée de nation, hérité du XXe siècle et de la confusion entretenue entre nationalisme et nazisme.
« La pire des ruses du diable, ça a été de faire passer le nazisme pour un nationalisme, ce qu’il n’est pas. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Morin, explique Plaquevent, est un homme qui a combattu le nazisme et qui, comme beaucoup de ses contemporains, a eu le plus grand mal à analyser l’ennemi qu’il affrontait. L’Allemagne, dit-il en citant un historien, « est un problème », une nation qui a refusé toute psychanalyse collective et l’a infligée à l’Europe entière. Que Morin n’ait pas vu cela ne fait pas de lui un penseur secondaire : cela en fait un homme de son temps, un « intraumatisé » du siècle.
Ce que l’humanisme de Morin nous dit aujourd’hui
Reste la question centrale : à quoi sert de croire en l’homme ? Plaquevent, qui se définit comme formé à l’ombre des Lumières et de la contre-révolution, reconnaît que cette croyance, qu’il trouvait naïve, lui manque aujourd’hui. Face aux anti-humanismes contemporains qu’il énumère, de Laurent Alexandre à Gabriel Attal en passant par les tenants des « lumières noires », l’humanisme morinien reprend une actualité paradoxale. « Des pensées de mirador, des pensées de gardien de prison », tranche-t-il. On peut ne pas aimer Michel Serres ou Edgar Morin, on peut trouver leur humanisme désarmé face aux singularités nationales, à la puissance de la France, à l’identité. Mais on ne peut pas dire qu’ils aient trahi la cause de l’homme.
« Soit vous êtes fier d’être occidentaliste, européen, prométhéen, et donc vous êtes humaniste parce que c’est l’humanisme qui a fait notre force. Soit vous êtes antihumaniste, et vous balancez à la poubelle les cinq derniers siècles de l’histoire occidentale. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Ce qu’il faut retenir
L’œuvre d’Edgar Morin, bien au-delà des apparitions médiatiques et des formules consensuelles, a posé des jalons théoriques que la droite gagnerait à relire plutôt qu’à caricaturer. La pensée complexe et l’homo demens ne sont pas des fadaises : ce sont des outils pour comprendre ce que les anthropologies simplistes, qu’elles soient progressistes ou réactionnaires, échouent à saisir. Que Morin n’ait pas su penser la nation n’annule pas ce qu’il a apporté à la pensée de l’homme.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Comme des lions : Histoire des combats français de 1940
- La Raison des nations, Pierre Manent (Gallimard)
- Il s’agit de ne pas se rendre, Régis Debray, Jean Ziegler
- Vidal et les siens, Edgar Morin
- Journal de Californie, Edgar Morin
- Rose au pays de l’horreur, Frédérica (Éditions de la Reine Rouge)
- La Peste blanche, Pierre Chaunu
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