Un chiffre a longtemps structuré le débat public français sur la Libération : celui de 100 000 victimes de l’épuration. Encore entendu ponctuellement aujourd’hui, il est pourtant historiquement faux. L’historien Éric Branca, invité d’une conférence publiée par la Fondation Charles de Gaulle en octobre 2024, en retrace l’origine et le confronte aux travaux les plus sérieux. Un exercice utile, car ce mythe continue d’influencer la perception de la Résistance et de l’après-guerre.

Quel est le chiffre réel des victimes de l’épuration en France ?

Les travaux historiques convergent vers une estimation comprise entre 10 000 et 13 000 morts, toutes formes confondues, selon les éléments présentés par Éric Branca. Le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, dirigé par l’historien Henri Michel, a ramené le nombre de victimes de l’épuration dite sauvage à environ 10 000 à 10 200 personnes, auxquelles s’ajoutent environ 700 exécutions judiciaires. On est loin des 100 000 allégués, soit un écart d’un facteur dix.

Un chiffre né dans la presse nostalgique de Vichy

L’origine de ce chiffre de 100 000 victimes est clairement identifiée par Éric Branca : il provient de la presse d’extrême droite de l’époque, nostalgique de Vichy. Cette presse s’est fondée sur un chiffre attribué à l’ancien ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, sans aucune vérification possible. Comme le souligne l’historien :

Ce chiffre est injurieux pour la Résistance, parce que sous-entendu dans l’esprit des gens qui l’ont diffusé, ça voulait dire que c’est la Résistance qui avait épuré sauvagement pendant l’été 44 et qui avait tué 100 000 personnes.

Éric Branca (Fondation Charles de Gaulle)

Le contexte est essentiel pour comprendre la diffusion de ce mythe. Nous sommes dans une période fortement anticommuniste, et ce chiffre répondait symétriquement à un autre chiffre également fallacieux : celui des 100 000 morts communistes qui auraient été fusillés par les Allemands. Or, rappelle Éric Branca, les pertes communistes pendant la guerre s’élèvent au maximum à 20 000 morts, ce qui est déjà considérable, mais cinq fois moins que le chiffre avancé.

L’erreur méthodologique qui a faussé les comptes

Le travail de correction a pris du temps et s’est heurté à des approximations successives. Robert Aron, dans son Histoire de l’épuration publiée à la fin des années 1940 et au début des années 1950, avait ramené le chiffre à 30 000 victimes. Un progrès real, mais encore insuffisant.

C’est le Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale qui a accompli le travail décisif. En envoyant des délégués dans tous les départements, il a pu recouper les données locales et identifier les erreurs de comptage. Éric Branca cite un exemple frappant : en Haute-Vienne, la gendarmerie avait comptabilisé parmi les victimes de l’épuration dite sauvage les 600 victimes du massacre d’Oradour-sur-Glane, perpétré par les SS. Ces victimes avaient été mécaniquement ajoutées aux personnes condamnées par les tribunaux de la Libération, faussant totalement l’estimation.

Pourquoi ce mythe a-t-il si bien prospéré ?

La puissance de ce chiffre tenait à sa fonction politique. Dans une France libérée mais profondément divisée, il permettait aux nostalgiques de Vichy de renvoyer dos à dos la violence de l’occupant et celle, supposée équivalente, de la Résistance. Les communistes, de leur côté, instrumentalisaient le chiffre de leurs propres pertes pour asseoir leur légitimité. Deux imaginaires antagonistes se sont ainsi structurés, chacun voyant « midi à sa porte », comme le résume l’historien.

La quatrième République naissante, déjà minée par ce qu’Éric Branca appelle une « faille morale », a laissé prospérer ces récits concurrents sans imposer une vérité historique solide. Le résultat est qu’aujourd’hui encore, ce chiffre de 100 000 resurgit ponctuellement dans les débats, malgré les travaux rigoureux qui l’ont définitivement invalidé.

La magistrature, une épuration qui n’a pas eu lieu

La sélectivité de l’épuration ne se mesure pas seulement aux chiffres des exécutions : elle se lit aussi dans ce qui n’a pas eu lieu. Tandis que des journalistes étaient fusillés pour avoir écrit sous l’Occupation, aucun magistrat français ne fut révoqué à la Libération. L’historien et journaliste Éric Branca, auteur de La République des imposteurs, le formule sans détour : il y a eu quelques mises à la retraite anticipée, quelques déplacements de poste, mais pas une seule révocation.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que certains de ces magistrats avaient siégé dans les sections spéciales de Vichy, ces juridictions d’exception créées pour juger les résistants, parfois sur simple dénonciation. D’autres avaient participé aux commissions statuant sur la dénaturalisation des Juifs naturalisés, une procédure qui livrait ces derniers à la déportation, quand les Juifs français de souche bénéficiaient d’une protection relative.

Le cas du général Mornet, procureur général au procès du maréchal Pétain, illustre cette continuité troublante. Branca rappelle que Mornet avait été l’un des trois hauts magistrats ayant statué sur le sort des Juifs naturalisés sous Vichy. Sa désignation pour conduire l’accusation s’explique par un critère purement formel : il n’avait pas prêté serment au chef de l’État, étant à la retraite. C’est Pierre Laval lui-même qui, à son propre procès, fit remarquer l’étrange familiarité de leurs parcours.

« On a fusillé des journalistes ; il n’y a pas un magistrat [révoqué], pas un. »

Éric Branca (Chaîne officielle TVL)

Cette continuité de l’appareil judiciaire pose une question de fond sur la légitimité de l’institution chargée, dans le même temps, de juger les autres.

Le procureur Mornet, juge de Pétain, acteur sous Vichy

La question de la légitimité des juges d’épuration ne se limite pas aux chiffres : elle touche aussi à la composition des tribunaux eux-mêmes. L’historien et journaliste Éric Branca rappelle que le général André Mornet, désigné pour requérir la peine de mort contre le maréchal Pétain, avait figuré parmi les trois hauts magistrats ayant statué, sous l’Occupation, sur la situation des Juifs naturalisés. Or ce détail n’est pas anodin : les Juifs français dont la naturalisation était maintenue bénéficiaient d’une protection relative, tandis que les dénaturalisés étaient exposés aux déportations. Mornet aurait été, selon Branca, l’un des plus ardents partisans de la dénaturalisation.

Pourquoi De Gaulle l’a-t-il néanmoins choisi ? Le critère retenu était précis et strictement formel : Mornet n’avait pas prêté serment de fidélité au chef de l’État vichiste, étant alors à la retraite. C’est Pierre Laval lui-même qui, lors de son propre procès, mit publiquement en cause cette contradiction, rendant Mornet, selon Branca, « fou furieux ». Cette animosité aurait eu des conséquences directes : c’est Mornet qui exigea que Laval, ayant tenté de se suicider au cyanure, soit ranimé de force et conduit devant le peloton d’exécution alors que les médecins présents s’y opposaient.

Le choix de De Gaulle, aussi pragmatique fût-il, illustre une tension que l’épuration judiciaire n’a jamais résolue : celle entre l’urgence politique de légaliser la sanction et l’exigence morale d’une justice sans reproche.

Ce qu’il faut retenir

Le chiffre de 100 000 victimes de l’épuration est une construction politique issue de la presse nostalgique de Vichy, jamais étayée par des sources vérifiées. Les travaux historiques convergent vers une réalité dix fois moindre, entre 10 000 et 13 000 morts. Démonter ce mythe n’est pas un détail d’histoire : c’est rétablir la vérité sur une période charnière et rendre justice à la Résistance dont l’action ne saurait être assimilée à une violence symétrique de celle de l’occupant.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Conférence sur la République française 1944-1954 » de Fondation Charles de Gaulle

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