Et si, avant de partir découvrir les boîtes de nuit de Barcelone ou les cafés de Cracovie, les étudiants français commençaient par explorer leur propre pays ? C’est la proposition portée par l’essayiste et éditeur Pierre-Antoine Plaquevent, invité du Cercle Aristote fin juin 2026. Une idée qui bouscule les habitudes d’un programme Erasmus devenu, selon lui, bien éloigné de sa vocation académique initiale.
Pourquoi créer un Erasmus français avant d’envoyer les étudiants à l’étranger ?
La proposition de Pierre-Antoine Plaquevent repose sur un constat simple : le programme Erasmus tel qu’il fonctionne aujourd’hui en Europe n’apporte pas les bénéfices académiques escomptés. Il suggère donc une réforme en trois temps :
- Un semestre ou une année d’échange entre régions françaises, pour redécouvrir la diversité des territoires
- Une réorientation massive des échanges internationaux vers l’Asie (Chine, Indonésie, Vietnam, Inde, Singapour, Japon)
- Le maintien de destinations en Amérique du Nord et, à terme, un retour vers la Russie « quand le vent sera passé »
Le diagnostic d’un Erasmus européen à bout de souffle
L’invité ne mâche pas ses mots sur l’état actuel du programme. Selon lui, la mobilité étudiante européenne se mesure davantage « au nombre de boîtes de nuit par tête de pipe » qu’à la qualité de la formation reçue. Il affirme que la plupart des professeurs d’université constatent, sans oser le dire publiquement, qu’un étudiant revenant d’un Erasmus en Europe « c’est comme s’il avait eu un an de vacances » et qu’il revient « moins bon que quand il est parti ».
« Un étudiant qui fait un an en Erasmus ou six mois en Erasmus revient, et la plupart des profs de fac n’osent pas le dire par européisme, mais nous le savons tous dans l’enseignement supérieur : c’est comme s’il avait eu un an de vacances. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Ce constat sévère s’accompagne d’une interrogation plus large sur la pertinence des destinations actuellement privilégiées. « À quoi ça sert d’envoyer un étudiant à Cracovie ? », lance-t-il, visant non pas la Pologne en particulier mais une logique d’échanges qu’il juge peu formatrice face aux défis du siècle à venir.
Miser sur l’Asie plutôt que sur l’Europe
L’ancien cadre de l’ESS, dont il salue la politique d’encouragement aux départs vers l’Asie, défend une bascule stratégique. Il cite pêle-mêle Séoul, Tokyo, la Chine, l’Indonésie, le Vietnam et l’Inde, où les étudiants français sont « bienvenus ». Singapour fait également partie du « package » asiatique qu’il appelle de ses vœux.
Cette réorientation n’exclut pas totalement l’Europe : les écoles françaises spécialisées à l’étranger, comme l’École française d’Athènes ou l’École française de Rome, conservent leur pertinence pour les étudiants en philologie ou en histoire ancienne. Mais il s’agit là de structures d’excellence très ciblées, à l’opposé des échanges généralistes actuellement majoritaires.
La proposition inclut également une ouverture vers certaines capitales arabes et africaines, l’invité mentionnant au passage le dynamisme économique de la Côte d’Ivoire, dont il juge le développement « très impressionnant » au regard des derniers rapports disponibles.
Redécouvrir la France : une dimension autant culturelle que politique
Le premier volet de cette réforme, celui d’un semestre obligatoire en France, dépasse le simple cadre universitaire. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur la relation entre la métropole et les territoires d’outre-mer. L’invité déplore qu’on ne parle « pas autant de Nouméa que de Biarritz ou de Perpignan », et rappelle un fait historique souvent oublié : la Guadeloupe et la Martinique étaient françaises avant l’Alsace et avant Nice.
« Tous les fils de France sont égaux devant la mère patrie. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Cette dimension mémorielle et politique vise à resserrer les liens entre des territoires qui, selon lui, ne peuvent rien l’un sans l’autre : « La métropole est faible sans eux et ils seront faibles sans la métropole. » L’Erasmus français deviendrait ainsi un outil de cohésion nationale avant d’être un programme de formation.
Une faisabilité politique incertaine
Si la proposition a le mérite de la clarté, sa mise en œuvre soulève de nombreuses questions. Sur le plan logistique, organiser des échanges entre universités françaises suppose une harmonisation des calendriers et des maquettes pédagogiques qui n’existe pas à ce jour. Sur le plan politique, imposer un semestre national avant tout départ à l’étranger reviendrait à restreindre la liberté de circulation des étudiants, principe pourtant au cœur du projet Erasmus depuis sa création en 1987.
L’invité assume cette rupture et l’inscrit dans une critique plus large de la construction européenne, qu’il juge déconnectée des intérêts stratégiques français. Reste à savoir si cette proposition trouvera un écho au-delà des cercles souverainistes.
Ce qu’il faut retenir
L’idée d’un Erasmus français répond à un double constat : l’échec académique d’une partie des échanges intra-européens et la nécessité de renouer avec la diversité des territoires nationaux. Si sa faisabilité institutionnelle reste à démontrer, elle a le mérite d’ouvrir un débat sur ce que devrait être une mobilité étudiante formatrice au XXIe siècle, entre excellence académique et conscience des enjeux géopolitiques.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Comme des lions : Histoire des combats français de 1940
- La Raison des nations, Pierre Manent (Gallimard)
- Il s’agit de ne pas se rendre, Régis Debray, Jean Ziegler
- Vidal et les siens, Edgar Morin
- Journal de Californie, Edgar Morin
- Rose au pays de l’horreur, Frédérica (Éditions de la Reine Rouge)
- La Peste blanche, Pierre Chaunu
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