Parmi les sources intellectuelles du mondialisme contemporain, l’une demeure curieusement absente du débat français : la société fabienne britannique. Évoquée brièvement par Pierre-Yves Rougeyron lors d’un entretien consacré aux dix ans du Brexit, cette filiation éclaire pourtant la nature profonde du projet européen et la mécanique politique qui, de Tony Blair à Keir Starmer, continue de modeler la vie politique du Royaume-Uni.

Qu’est-ce que la Fabian Society et quel rapport avec le mondialisme ?

Selon Pierre-Yves Rougeyron, la Fabian Society est une société intellectuelle britannique au sein de laquelle est né le mondialisme moderne, sous une forme de socialisme technocratique. Il s’agit, dans son analyse, de l’équivalent britannique du saint-simonisme français : un courant qui pense le pouvoir comme une administration rationnelle et planétaire des sociétés, et dont l’héritage politique direct passe aujourd’hui par Tony Blair et Keir Starmer.

Une matrice idéologique méconnue en France

Le point mérite d’être souligné car il bouscule une vision répandue. En France, on attribue volontiers le mondialisme à des cénacles américains, à Davos, ou à une nébuleuse financière sans patrie. Rougeyron déplace le centre de gravité : le mondialisme tel qu’il a été pensé, c’est-à-dire formulé doctrinalement, est selon lui un produit du socialisme technocratique britannique.

« Le mondialisme est né dans les rangs de la Fabian Society britannique. Le mondialisme tel qu’il a été pensé est un fait du socialisme technocratique britannique. C’est l’équivalent de notre saint-simonisme. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

La comparaison avec le saint-simonisme est éclairante. Comme les héritiers de Saint-Simon en France, les fabiens entendent confier la direction de la société à une élite d’experts, d’ingénieurs sociaux et de planificateurs. Là où le marxisme révolutionnaire prônait la rupture, les fabiens jouent la patience, l’infiltration des institutions, la transformation progressive. Cette stratégie, qui a donné son nom au courant en référence au général romain Fabius Cunctator, explique sa longévité et son efficacité.

De Tony Blair à Keir Starmer : la continuité d’un courant

Pour Pierre-Yves Rougeyron, le blairisme constitue l’incarnation politique contemporaine de cet héritage. Tony Blair, qui dirigea le Royaume-Uni de 1997 à 2007, en a été le visage : ouverture migratoire massive lors de l’élargissement européen de 2004, refus d’activer la clause de quotas que d’autres États-membres avaient pourtant négociée, alignement sur l’agenda mondialiste en matière économique et culturelle.

Rougeyron rappelle que Blair, contrairement à la plupart des dirigeants européens, avait choisi en 2004 d’ouvrir grand les portes du marché du travail britannique aux ressortissants d’Europe de l’Est. Conséquence : douze ans plus tard, le Royaume-Uni comptait sur son sol non pas trois millions mais cinq millions d’Européens de l’Est, chiffre qui n’a été véritablement connu qu’au moment de l’élaboration des documents administratifs liés au Brexit.

Cette politique n’était pas un accident. Elle correspondait à une vision : effacer les frontières, fluidifier les marchés du travail, transformer la nation en simple espace de gestion. C’est très exactement le programme fabien transposé à l’échelle européenne.

« Le blairisme, c’est en marche avant Macron. C’est Macron avant Macron. C’est leur père à tous. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

La formule, lancée par Rougeyron au fil de l’entretien, dit l’essentiel : Emmanuel Macron, Keir Starmer et l’ensemble des dirigeants centristes européens contemporains se rattachent à une même matrice. Starmer, arrivé au pouvoir en juillet 2024, est présenté comme le retour aux affaires de la « vieille équipe de Blair ». Rougeyron évoque notamment Andy Burnham, maire de Manchester, et plusieurs autres figures déjà présentes dans les gouvernements de la fin des années 1990 et du début des années 2000.

Pourquoi cette filiation explique le combat contre le Brexit

L’analyse fabienne du mondialisme permet de comprendre l’acharnement déployé contre le Brexit depuis 2016. Pour Rougeyron, l’Union européenne est « la création la plus aboutie du mondialisme » parmi les institutions issues de la guerre froide. La Banque mondiale, le FMI, l’ONU sont, à ses yeux, des structures déclinantes. L’UE, elle, reste le « fortin » d’un projet qui ne supporte pas la sécession.

D’où la cohérence du parcours observé entre 2016 et 2024. Theresa May tente d’enliser les négociations. Rishi Sunak, une fois Boris Johnson écarté, suspend la dénationalisation du droit britannique et entérine le protocole nord-irlandais. Keir Starmer, enfin, prolonge unilatéralement l’accès des bateaux européens aux eaux britanniques, sans contrepartie. À chaque étape, on retrouve les mêmes hommes, les mêmes réseaux, le même réflexe : empêcher qu’un peuple retrouve la maîtrise de lui-même.

Rougeyron évoque par ailleurs un comité interne au parti conservateur, qu’il qualifie d’« américanolâtre, mondialiste et europhile », qui aurait orchestré la chute de Margaret Thatcher dans les années 1980, puis celle de Boris Johnson en 2022. Toujours les mêmes ressorts, toujours la même finalité : empêcher tout dirigeant véritablement souverainiste de s’installer durablement à Downing Street.

Ce qu’il faut retenir

La Fabian Society n’est pas une curiosité historique britannique. C’est, selon Pierre-Yves Rougeyron, l’une des matrices intellectuelles du mondialisme contemporain, et la clé de lecture qui permet de comprendre pourquoi le centre politique européen, de Blair à Macron en passant par Starmer, partage la même grammaire technocratique. Pour les souverainistes français, l’étude approfondie de cette filiation reste largement à faire. C’est probablement l’un des chantiers intellectuels les plus urgents.


*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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