La recomposition politique britannique post-Brexit a vu émerger deux forces qui se disputent l’électorat souverainiste : le Reform UK de Nigel Farage et le mouvement Restore UK. Derrière une apparente convergence sur la critique migratoire se cachent des divergences profondes, que Pierre-Yves Rougeyron a détaillées dans un récent entretien au Cercle Aristote. Analyse d’une rivalité qui pourrait décider de l’avenir du Royaume-Uni.
Restore UK vs Reform UK : qu’est-ce qui oppose vraiment Farage à ses concurrents nationalistes ?
Selon l’invité, la principale différence entre les deux formations tient à trois éléments fondamentaux : leur rapport au Brexit, leur conception de l’identité britannique, et leur stratégie électorale. Restore UK reproche à Farage de ne pas être suffisamment radical sur le plan ethnique, tandis que Reform UK capitalise sur un bilan migratoire déjà concret. Les premiers misent sur la dénonciation des crimes ethniques, les seconds sur la construction patiente d’une majorité politique.
Un conflit né dans le sillage du Brexit
L’invité rappelle un point essentiel trop souvent oublié par les soutiens de Restore UK : « Ils existent parce que le Brexit a eu lieu et le Brexit a eu lieu par Nigel Farage point bar. » Cette antériorité historique n’est pas un détail. Sans la victoire du Leave en 2016, aucun espace politique n’existerait aujourd’hui pour contester l’establishment immigrationniste britannique.
Or, observe l’invité, de nombreux sympathisants de Restore UK manifestent paradoxalement « une haine de Farage, une haine du Brexit, une haine de la Grande-Bretagne » et se révèlent « européistes en crevé pour la plupart ». Leur seul grief véritable serait que l’ancien leader du UKIP « les a trahis parce qu’il n’est pas raciste ». Une accusation qui en dit long sur la nature du clivage entre les deux mouvements.
Le rapport sur les « grooming gangs » : une arme à double tranchant
L’un des arguments massue brandis par Restore UK contre Farage concerne le scandale des gangs pakistanais qui ont violé près de 250 000 jeunes filles britanniques, affaire que le leader de Reform UK aurait insuffisamment exploitée. L’invité, qui travaille sur ce dossier depuis une décennie, relativise la portée de ce travail parlementaire.
« Je n’ai rien appris », tranche-t-il après avoir consulté ce rapport, lui opposant le travail documentaire d’une romancière italienne qui, sans être enquêtrice, a compilé autant d’informations factuelles. Surtout, il rappelle que les premiers à couvrir ces crimes furent précisément les hauts fonctionnaires et responsables travaillistes, au premier rang desquels l’actuel Premier ministre Keir Starmer.
Quant aux Pakistanais qui ont touché aux gamines, il faut en faire de l’engrais. C’est aussi simple que ça.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Cette position radicale, l’invité la partage avec Restore UK. Mais il s’inquiète de voir ces crimes instrumentalisés dans une guerre intestine plutôt que dirigés contre les véritables responsables institutionnels.
Immigration : pourquoi Farage obtient des résultats que ses rivaux ne peuvent pas atteindre
Le fait central mis en avant par l’invité est têtu : « Si aujourd’hui la Grande-Bretagne a un solde migratoire négatif, c’est entièrement à Farage qu’elle le doit. » Un résultat obtenu alors même qu’un immigrationniste déclaré occupe Downing Street, Starmer ayant lui-même reconnu utiliser le droit antimigratoire hérité du Brexit pour couper l’herbe sous le pied de Reform UK.
La différence est structurelle. Un retour dans l’Union européenne, implicitement ou explicitement souhaité par certains milieux conservateurs, signifierait une soumission au droit migratoire communautaire, au principe de non-refoulement, au regroupement familial élargi et à la tutelle de la CEDH. Autant de verrous que seul un pays souverain peut faire sauter.
L’invité pointe ici l’angle mort de Restore UK : concentrer ses attaques sur Farage plutôt que sur les forces cosmopolites qui maintiennent la Grande-Bretagne sous perfusion migratoire relève d’une erreur stratégique majeure.
La tentation ethniciste, un piège pour le souverainisme
Le désaccord de fond identifié par l’invité porte sur la conception même de l’identité nationale. Restore UK incarnerait un courant « ethniste » déçu que Farage ne partage pas cette obsession raciale. Or, explique-t-il, cibler prioritairement l’immigré comme individu revient à méconnaître les mécanismes qui génèrent l’immigration de masse.
Une société en déclin démographique, insérée dans une économie ouverte et dirigée par une classe comprador, produira toujours une demande de main-d’œuvre étrangère. Le véritable levier n’est donc pas l’expulsion individuelle, mais la préférence nationale et la reconstruction d’un État social digne de ce nom. Deux objectifs incompatibles avec l’appartenance à l’Union européenne que certains rivaux de Farage continuent de déifier tout en prétendant combattre la submersion migratoire.
Le seul moyen de résister à l’immigration, c’est de dire lui, je vais le payer et lui donner plus de dignité au même travail que je pourrais avoir à moins cher de l’immigré parce que c’est l’un des miens.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Ce qu’il faut retenir
Le duel entre Farage et Restore UK illustre une tension qui traverse tout le camp national : faut-il privilégier la radicalité identitaire ou la construction patiente d’un rapport de force politique ? Pour l’invité, la réponse ne fait guère de doute : seul Reform UK dispose aujourd’hui de la surface électorale et du bilan nécessaires pour espérer changer le cours de l’histoire britannique. Restore UK, malgré un travail documentaire parfois utile, apparaît davantage comme un aiguillon qu’une alternative crédible. Le risque, en dispersant les voix souverainistes, serait d’offrir sur un plateau la victoire à ceux qui veulent achever la Grande-Bretagne.
Voir aussi
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Comme des lions : Histoire des combats français de 1940
- La Raison des nations, Pierre Manent (Gallimard)
- Il s’agit de ne pas se rendre, Régis Debray, Jean Ziegler
- Vidal et les siens, Edgar Morin
- Journal de Californie, Edgar Morin
- Rose au pays de l’horreur, Frédérica (Éditions de la Reine Rouge)
- La Peste blanche, Pierre Chaunu
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