La France dispose aujourd’hui d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, héritage direct de la volonté du général de Gaulle. Ce que l’on sait moins, c’est qu’à l’origine de cette conquête se trouve un désaccord profond avec celui qui fut l’un des architectes de la construction européenne, Jean Monnet. Un différend qui, selon Pierre-Yves Rougeyron, juriste et président du Cercle Aristote, continue d’éclairer les débats actuels sur l’avenir de la dissuasion française.
Pourquoi Jean Monnet s’opposait-il à l’arme nucléaire française ?
Jean Monnet ne voulait pas que la France possède l’arme de dissuasion nucléaire. Il souhaitait que le pays dépende exclusivement du parapluie nucléaire américain, dans une logique d’intégration atlantique qui excluait toute autonomie stratégique française. Charles de Gaulle s’y est opposé avec constance, et c’est grâce à lui, ainsi qu’à quelques continuateurs, que la France a pu développer sa propre force de frappe.
Un père spirituel aux antipodes du général
Pierre-Yves Rougeyron rappelle un fait souvent méconnu : Emmanuel Macron, avant son accession à la présidence, a rédigé la préface des mémoires de Jean Monnet, aux côtés d’Ursula von der Leyen. Ce détail n’est pas anodin. Il situe le président actuel dans une filiation intellectuelle précise, celle d’un homme qui considérait que la France devait se fondre dans un ensemble plus vaste et renoncer à ses attributs de puissance, au premier rang desquels l’arme nucléaire.
« Jean Monnet voulait que nous ne l’ayons jamais parce qu’il voulait précisément que nous dépendions exclusivement du parapluie nucléaire américain. Et bien parce qu’il voulait vendre la France aux États-Unis. »
Pierre-Yves Rougeyron (Tocsin)
De Gaulle, à l’inverse, avait fait de l’indépendance stratégique une condition non négociable de la souveraineté nationale. La possession de l’arme nucléaire n’était pas pour lui un simple attribut militaire, mais la garantie que la France ne serait jamais entraînée dans un conflit sans y avoir consenti, ni protégée par une puissance dont les intérêts pouvaient diverger des siens.
Une opposition qui dépasse la personne de De Gaulle
L’historique de ce désaccord éclaire la singularité de la position gaullienne. Rougeyron rappelle que le général avait même envisagé un référendum sur la question nucléaire, tant les pressions étaient fortes autour de lui, y compris en France, pour que le pays renonce à cette ambition. Les oppositions venaient de ceux qui, à l’instar de Monnet, considéraient que la sécurité de la France devait être assurée dans un cadre atlantique et non national.
Cette tension n’a jamais disparu. Elle traverse encore la vie politique française, sous des formes renouvelées. Lorsqu’Emmanuel Macron évoque un « siècle nucléaire » et la nécessité de « fortifier » la dissuasion, le propos semble gaullien. Mais selon Rougeyron, il faut lire ces déclarations à la lumière de la filiation monniste revendiquée par le président.
Une « fédéralisation du nucléaire » en marche ?
Pour Pierre-Yves Rougeyron, les discours actuels sur la dissuasion s’inscrivent dans une trajectoire fédéraliste. L’idée d’un conseil commun avec l’Allemagne sur les questions nucléaires a déjà été évoquée. L’objectif ne serait pas de renforcer la dissuasion française, mais de la diluer progressivement dans un cadre européen, réalisant ainsi, par étapes, le programme de Jean Monnet.
Cette lecture ne repose pas seulement sur des intentions supposées. Elle s’appuie sur une logique observable : la construction européenne a toujours procédé par transferts de compétences, en vidant les États de leurs prérogatives régaliennes. La dissuasion nucléaire serait, dans cette perspective, la dernière compétence à transférer, l’ultime attribut de souveraineté à démanteler.
« Depuis le départ, le fédéralisme européen n’a jamais été rien d’autre qu’une espèce de machine à supprimer des compétences et les pouvoirs que nous avons pour les reprendre à son compte mais en même temps les abolir. »
Pierre-Yves Rougeyron (Tocsin)
Le débat n’est donc pas clos. Il oppose toujours deux conceptions de la France : celle qui voit dans l’arme nucléaire un instrument de souveraineté nationale, et celle qui la considère comme un obstacle à l’intégration européenne. L’issue de ce différend déterminera, pour les décennies à venir, la capacité de la France à rester une puissance indépendante.
Jean Monnet, corrupteur organisé et saboteur du traité franco-allemand
L’historien Éric Branca insiste sur une distinction que l’on tend à brouiller : Jean Monnet n’était pas un homme acheté, il était un homme qui achetait. Fils d’un négociant en Cognac, banquier accompli aux États-Unis dès les années 1930, il n’avait nul besoin de subsides étrangers pour vivre. C’est lui qui tenait les cordons de la bourse et, avec eux, une large partie de la classe politique française de l’après-guerre.
Son rôle dans le torpillage du traité franco-allemand de janvier 1963 illustre ce double jeu avec une précision documentée. Le texte, signé entre de Gaulle et Adenauer, prévoyait des coopérations industrielles en matière d’armement susceptibles de créer une autonomie franco-allemande réelle. Monnet mène alors campagne au sein de la CDU, le parti d’Adenauer lui-même, pour obtenir l’adjonction d’un préambule au moment de la ratification par le Bundestag, en mai 1963. Ce préambule pose explicitement la primauté de l’alliance atlantique sur le partenariat bilatéral franco-allemand, vidant le traité de sa portée stratégique avant même son entrée en vigueur.
« Jean Monnet est dans les travées de la ratification au Bundestag. Il était vraiment un ambassadeur extraordinaire des États-Unis, alors qu’il était français. »
Éric Branca (OMERTA)
Quelques mois plus tard, en octobre 1963, Adenauer est écarté de la chancellerie. Son successeur Ludwig Erhard, ancien fonctionnaire du ministère des finances sous le Troisième Reich, adopte une ligne résolument pro-atlantiste. Pour Branca, ce schéma est une constante de la politique américaine : promouvoir des responsables ayant « beaucoup à se faire pardonner », et donc plus facilement contrôlables.
La démocratie chrétienne, moteur discret de la construction institutionnelle
Ce fil idéologique ne s’est pas rompu à la mort des pères fondateurs. Jacques Sapir souligne un moment charnière souvent négligé : la désintégration progressive de la démocratie chrétienne comme force politique autonome, à partir des années 1960 en France, a débouché sur une recomposition discrète. Des dirigeants issus de ce courant ont opéré ce que Sapir décrit comme « une espèce d’OPA sur l’intellectuel collectif » que représentait alors la SFIO, en voie de devenir le Parti socialiste.
Jacques Delors incarne cette synthèse. Démocrate chrétien de formation, rallié ensuite au PS, il porte l’Acte unique de 1986, le texte qui franchit le saut qualitatif décisif : la libéralisation des frontières intérieures pour les biens et les services. Sapir insiste sur le fait que cette trajectoire n’est pas anecdotique. Si la construction européenne avait été portée ouvertement par la droite libérale, la résistance syndicale et ouvrière aurait été immédiate. Venir de la social-démocratie, note-t-il, a rendu le projet politiquement praticable là où il aurait autrement suscité une opposition frontale.
Derrière cette mécanique politique, Sapir perçoit également une dimension idéelle : pour nombre de démocrates chrétiens de l’après-guerre, l’espace communautaire européen réactivait une vision de la chrétienté transnationale, par nature méfiante envers la souveraineté des États-nations, héritière des conflits entre pouvoir temporel et pouvoir romain. La nation, en ce sens, n’était pas seulement un obstacle économique à dépasser, mais un adversaire de longue date dans une histoire politique beaucoup plus ancienne.
Ce qu’il faut retenir
Le désaccord entre Jean Monnet et Charles de Gaulle sur l’arme nucléaire n’est pas un simple épisode historique. Il structure encore les débats sur la place de la France en Europe et dans le monde. Comprendre cette opposition permet de lire autrement les discours actuels sur la dissuasion, derrière lesquels se joue la question de savoir si la France conservera ou non les moyens de sa souveraineté.
Vidéo « Débat sur les contre-pouvoirs en France, Tocsin » de Tocsin
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
