Et si la rivalité multiséculaire entre la France et l’Angleterre reposait sur un malentendu historique ? Dans un long entretien consacré aux dix ans du Brexit, l’essayiste Pierre-Yves Rougeyron propose une relecture iconoclaste de cette inimitié, qu’il qualifie de « maladie bonapartiste » de la pensée française. Une grille de lecture qui invite à reconsidérer qui sont les véritables alliés et les véritables adversaires de la France.
Pourquoi parler d’un « mythe bonapartiste » dans la rivalité franco-britannique ?
Selon Pierre-Yves Rougeyron, la France entretient une vision faussée de son histoire en imaginant que l’Angleterre lui aurait « volé » la place de première puissance mondiale qui lui revenait de droit. Or, l’Empire britannique existait avant Napoléon et lui a largement survécu. La perte du statut de première puissance est antérieure à Bonaparte, qui constitue, selon l’historien britannique Max Cirny cité dans l’entretien, une simple « péripétie de l’Empire britannique ». Cette obsession bonapartiste empêche les Français de voir clairement quels pays ont réellement servi ou desservi leurs intérêts au XXe siècle.
Deux révolutions médiévales qui ont tout changé
Pierre-Yves Rougeyron situe le basculement bien avant les guerres napoléoniennes. À la fin du Moyen Âge, l’Angleterre aurait accompli deux révolutions structurantes que la France n’a pas su mener. La première : alphabétiser son peuple, ce qu’aucune autre puissance européenne ne faisait à cette échelle. La seconde : penser la puissance en termes de comptoirs et de maîtrise maritime, plutôt qu’en termes de conquête territoriale.
La France, elle, est restée prisonnière d’un modèle qu’il qualifie de « romain » : conquérir des cailloux et nourrir les hommes qui vivent sur ces cailloux. Un modèle ruineux, qui épuise la puissance plutôt qu’il ne l’enrichit. Rougeyron y voit une constante historique :
Toute puissance qui régresse fait des conquêtes à la romaine dans le monde moderne. La France a régressé par son empire colonial. L’Angleterre victorienne est une régression par rapport à l’Angleterre élisabéthaine. Et les États-Unis terminent dans la guerre d’Irak qui les achève.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Quand on occupe un terrain, on perd de l’énergie tous les jours. Selon cette lecture, c’est lors de la guerre de Sept Ans, et non sous Napoléon, que la France a définitivement perdu son rang. Vouloir être numéro un serait même une folie : mieux vaut être une puissance moyenne invincible, capable de durer des siècles, qu’une puissance dominante condamnée à chuter de très haut.
Bonaparte, fin de la révolution ou désastre stratégique ?
Rougeyron distingue nettement deux Bonaparte. Le Premier Consul, qui termine intelligemment la Révolution, mérite selon lui une certaine reconnaissance. Mais l’Empereur, le conquérant continental, relève du même schéma destructeur que les romains tardifs. Il reprend à son compte la formule attribuée à Jacques Bainville : sauf pour la gloire et pour l’art, il eût mieux valu qu’il n’eût pas existé.
Le problème, soutient-il, c’est que la France a construit toute sa mémoire collective autour de cette figure et de son ennemi désigné, l’Angleterre. Résultat : un réflexe anglophobe automatique qui conduit à chercher la « perfide Albion » partout, y compris là où elle n’est pas, et à ignorer les services rendus.
Le million de fils britanniques : un fait que la France refuse de voir
C’est l’argument central de Pierre-Yves Rougeyron, et probablement le plus dérangeant pour une partie de l’opinion française :
Le seul pays qui a accepté de perdre un million de fils aux côtés des nôtres, c’est la Grande-Bretagne. Point barre.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Il insiste sur la nuance. La Russie a perdu d’innombrables soldats au XXe siècle, mais pour elle-même, pas aux côtés des Français. Quand il a fallu mourir avec les Français en 1914, c’est la France qui s’y est engagée pour préserver l’alliance franco-russe, ce qui n’a pas empêché la trahison de 1917. La Grande-Bretagne, elle, a versé son sang sur le sol français à deux reprises au cours du même siècle.
Rougeyron rappelle également un épisode décisif de juin 1940 : alors que le monde entier pensait Hitler vainqueur, seuls deux hommes refusaient de « mourir à genoux », selon l’expression rapportée par l’historien François Delpla : Churchill et de Gaulle. Si la fenêtre de la liberté s’était refermée sur Londres, elle se serait refermée sur Paris pour les mêmes raisons.
Une francophilie russe à relativiser, une anglophilie politique à valoriser
L’analyse va plus loin et touche à la diplomatie contemporaine. Rougeyron, qui dit avoir vingt ans de fréquentation des diplomates russes et un dossier policier de neuf ans lié à ses liens avec la Russie, livre un constat qu’il sait impopulaire dans certains cercles souverainistes : la francophilie russe ressemble beaucoup à celle de la gauche américaine. Les Français ont de bons écrivains, de bons vins, de beaux monuments. On les fréquente avec plaisir, mais on ne sacrifie rien pour eux.
L’élite russe entretient au contraire une anglophobie ancienne, à la fois populaire et élitaire. À l’inverse, la Grande-Bretagne dispose d’une francophilie politique, donc utilisable. C’est cette francophilie politique qui constitue, selon Rougeyron, le seul axe européen réellement rentable pour la France :
Le premier axe européen de la politique française, et le seul axe européen rentable pour la France, c’est l’axe Paris-Londres.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Tout le reste relève selon lui de l’illusion ou de la subordination déguisée, notamment dans le cadre des institutions européennes dominées par Berlin.
La trahison de Michel Barnier comme révélateur
Cette grille de lecture éclaire d’un jour particulier l’épisode des négociations du Brexit. Lorsque Michel Barnier, négociateur en chef de l’Union européenne, a instrumentalisé la question nord-irlandaise pour bloquer un Brexit dur, il a selon Rougeyron commis un acte qui aurait dû être qualifié de haute trahison contre les intérêts français. Mettre la France et la Grande-Bretagne dos à dos, c’est priver Paris de son seul véritable allié en Europe de l’Ouest.
Le choix de Barnier par Jean-Claude Juncker n’était d’ailleurs pas innocent : il fallait un Français pour faire le sale boulot contre la City, sans que le Grand-Duché du Luxembourg, paradis financier dépendant des flux londoniens, ait à se compromettre directement.
Ce qu’il faut retenir
La thèse défendue par Pierre-Yves Rougeyron oblige à un renversement de perspective. La France ne s’est pas fait voler sa place par l’Angleterre : elle l’a perdue seule, par incapacité à se réformer en profondeur dès le Moyen Âge. En entretenant le ressentiment bonapartiste, elle se prive aujourd’hui de la lucidité nécessaire pour identifier ses véritables alliés. La Grande-Bretagne a des défauts immenses, mais elle reste, sur la longue durée, le seul pays qui ait accepté de saigner massivement à nos côtés. Une donnée qui mériterait, à l’heure où le Brexit redéfinit les équilibres européens, d’être enfin intégrée à notre pensée stratégique.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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