Lorsqu’on évoque l’histoire de France et l’intégration de ses territoires, l’imaginaire collectif se tourne spontanément vers les régions de l’Hexagone. Pourtant, un rappel historique élémentaire s’impose : les Antilles françaises appartiennent à la nation depuis bien plus longtemps que certaines provinces aujourd’hui considérées comme des évidences nationales. Une réalité que les Français ignorent trop souvent, et que certains courants identitaires préfèrent occulter.
Pourquoi la Guadeloupe et la Martinique sont-elles françaises depuis plus longtemps que l’Alsace ou Nice ?
La chronologie historique est sans appel. La Guadeloupe et la Martinique sont devenues françaises au XVIIe siècle, bien avant que l’Alsace (rattachée à la France en 1648 par les traités de Westphalie, mais véritablement intégrée après la Révolution) et surtout Nice (devenue définitivement française en 1860) ne rejoignent la communauté nationale. Comme le rappelle l’invité dans cet entretien :
« La Guadeloupe et la Martinique étaient français avant l’Alsace. Et avant Nice. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Ce fait historique, pourtant vérifiable par quiconque consulte les archives, demeure largement méconnu du grand public. Il révèle une hiérarchie implicite dans la manière dont on raconte le récit national, où les territoires ultramarins apparaissent comme des ajouts tardifs alors qu’ils sont, en réalité, parmi les plus anciennes possessions françaises continues.
Une marginalisation qui ne date pas d’hier
L’invité établit un lien direct entre cette méconnaissance et une forme d’identitarisme hexagonal qui, historiquement, a manifesté une hostilité particulière envers les populations des départements d’outre-mer. Il rappelle que les mobilisations de certains groupes identitaires ont commencé par ce rejet des Domiens avant de se focaliser sur d’autres cibles. Cette généalogie de l’exclusion est essentielle pour comprendre pourquoi, aujourd’hui encore, les territoires ultramarins peinent à trouver leur place dans le discours national dominant.
La question dépasse le simple débat mémoriel. Elle touche à la représentation médiatique et à la considération politique accordée à ces territoires. L’invité soulève un point concret : il est anormal que l’actualité de Nouméa ne bénéficie pas du même traitement que celle de Biarritz ou de Perpignan. Ce déséquilibre dans la couverture de l’information traduit une géographie mentale où la France se rétrécit aux frontières de l’Hexagone.
Des territoires stratégiques que certains voudraient abandonner
L’enjeu n’est pas uniquement identitaire ou mémoriel, il est aussi géopolitique. Les territoires ultramarins confèrent à la France une présence sur tous les océans et une zone économique exclusive considérable. L’invité dénonce ce qu’il perçoit comme une tentation, au sein de ce qu’il nomme « la caste », d’abandonner ces atouts à des puissances étrangères. Il évoque notamment le cas des eaux pacifiques que la France a failli perdre, une revendication territoriale que Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, n’aurait pas portée dans les délais impartis, selon les témoignages recueillis.
Cette négligence intentionnelle ou non révèle une contradiction profonde : ceux qui seraient prêts à se séparer de ces territoires savent pertinemment qu’ils constituent une chance stratégique majeure. Mais l’affaiblissement délibéré de la puissance française passe aussi par ce désintérêt calculé pour ses prolongements ultramarins.
Repenser le lien entre la métropole et ses outre-mer
La thèse défendue par l’invité est claire : la métropole est faible sans ses territoires d’outre-mer, et ces derniers sont vulnérables sans la métropole. Cette interdépendance devrait conduire à repenser le lien national sur des bases plus équilibrées, plutôt que de le déliter par négligence ou par idéologie. Une proposition concrète émerge : instaurer des tranches obligatoires d’informations quotidiennes consacrées aux départements d’outre-mer dans les médias nationaux. Une manière de réintégrer symboliquement ces territoires dans la communauté nationale vécue au quotidien.
La question référendaire est également posée, sans tabou : organiser une consultation générale dans l’ensemble des territoires disputés pour clarifier une fois pour toutes les volontés respectives, puis avancer ensemble sur des bases assainies. Une proposition qui vise à sortir des querelles identitaires stériles pour se consacrer aux véritables défis qui attendent la nation française dans son ensemble.
Ce qu’il faut retenir
L’ancienneté du lien entre la France et ses Antilles n’est pas un détail historique, c’est une réalité qui fonde la légitimité de ces territoires à être pleinement considérés comme français. La méconnaissance de cette chronologie nourrit des formes de discrimination qui fragilisent l’unité nationale. Replacer les outre-mer dans leur juste place historique, c’est aussi se donner les moyens de penser la France du XXIe siècle dans toute son étendue géographique et humaine.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Comme des lions : Histoire des combats français de 1940
- La Raison des nations, Pierre Manent (Gallimard)
- Il s’agit de ne pas se rendre, Régis Debray, Jean Ziegler
- Vidal et les siens, Edgar Morin
- Journal de Californie, Edgar Morin
- Rose au pays de l’horreur, Frédérica (Éditions de la Reine Rouge)
- La Peste blanche, Pierre Chaunu
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