Le référendum du 23 avril 1972 sur l’élargissement de la Communauté économique européenne à la Grande-Bretagne est aujourd’hui rangé dans la catégorie des victoires du « oui ». Pourtant, selon Ghislain Benhessa, juriste et essayiste, ce scrutin fut avant tout un camouflet politique dont Georges Pompidou ne se remit jamais vraiment. Revenir sur cet épisode permet de comprendre pourquoi l’adhésion des Français au projet européen n’a jamais été un engouement populaire, mais une adhésion molle, arrachée à un électorat indifférent.

Pourquoi le référendum de 1972 sur l’Europe, pourtant gagné par le « oui », est-il resté un échec pour Pompidou ?

Le référendum du 23 avril 1972 demandait aux Français d’approuver l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté européenne. Résultat : au-delà de 60 % de « oui », mais une participation très faible par rapport aux standards de l’époque. Selon Ghislain Benhessa, « le référendum donne un oui des Français à l’Europe, mais un oui tellement timide que Pompidou dira lui-même c’est un échec personnel ». Le président de la République avait senti, pendant la campagne, que les électeurs ne se passionnaient pas pour la question européenne.

Un scrutin piégé par des enjeux confus

Ce référendum ne portait pas sur une adhésion symbolique de la France à l’Europe, mais sur un point très précis : l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun. Or, cette question était minée depuis des années. Charles de Gaulle s’y était opposé frontalement, convaincu que Londres serait le « cheval de Troie » des États-Unis dans la construction européenne. Benhessa le rappelle : de Gaulle avait compris que l’Angleterre représentait l’entrée du « cheval de Troie américain » dans l’Europe à construire.

Pompidou, successeur du Général, choisit pourtant une autre voie : soumettre la question au peuple. Mais ce choix référendaire, perçu comme un plébiscite déguisé, ne mobilisa pas. Les Français, à l’époque, se déplaçaient encore massivement aux urnes. Une participation en berne était donc un signal d’autant plus fort.

« Pompidou dira lui-même c’est un échec personnel et il le vivra très mal, d’avoir voulu un référendum alors qu’il a bien senti, la campagne a bien fait sentir qu’en fait les Français n’ont pas envie de référendum, ils s’en foutent également. »

Ghislain Benhessa (OMERTA)

Trois référendums, trois désaveux pour les européistes

Ghislain Benhessa replace l’épisode de 1972 dans une trajectoire plus large. Selon lui, trois référendums jalonnent l’histoire française de l’Europe : 1972, 1992 et 2005. Aucun n’a démontré un enthousiasme populaire.

  • 1972 : victoire du « oui » avec plus de 60 %, mais participation faible et aveu d’échec personnel de Pompidou.
  • 1992 : Maastricht passe « à deux doigts » de la catastrophe pour les europhiles.
  • 2005 : le traité constitutionnel européen est rejeté par les Français, avant que le traité de Lisbonne ne contourne ce vote.

Cette généalogie, soutient Benhessa, démontre que « il n’y a jamais eu d’engouement réel dans les urnes attesté qui témoignerait d’une espèce d’osmose générale et d’un sentiment que les Français voudraient se dissoudre dans une Europe fédérale ». Même à une époque où l’Europe jouissait d’une certaine bienveillance, le projet n’a jamais soulevé les foules.

Un rendez-vous manqué avec la souveraineté

L’épisode de 1972 revêt une importance particulière : c’était l’un des rares moments où la parole était donnée au peuple sur l’Europe. Or, constate Benhessa, cette occasion fut gâchée. La question posée était technique, datée, et ne permettait pas de débat sur l’orientation générale de la construction européenne. Pire, ce référendum fut mal vécu par un président qui attendait un plébiscite et qui se retrouva face à une abstention massive, signe d’une indifférence qu’il interpréta comme un désaveu personnel.

Ce désintérêt, toujours selon Benhessa, contraste avec la façon dont l’Europe s’est construite : par des coups d’État institutionnels feutrés, des traités jamais soumis aux peuples, des décisions prises dans des cénacles restreints. Le référendum de 1972 restera ainsi comme une tentative ratée de donner une légitimité populaire à un projet qui n’en avait pas besoin pour avancer, mais qui n’en a jamais eu non plus pour convaincre.

La méthode perdue : négocier debout avec Berlin

Ce rapport de force assumé n’est pas une posture parmi d’autres : c’est, selon Édouard Russon, la condition structurelle de toute relation équilibrée avec l’Allemagne. De Gaulle l’avait intégré. Pompidou le sentait encore. Sarkozy, dernier président français à résister à un chancelier allemand, en payait le prix dans les conversations privées d’Angela Merkel, qui en parlait, rapporte Russon, « dans des termes horduriers que l’on n’aurait pas attendus de cette femme apparemment calme ».

Le glissement s’est ensuite accéléré. Sous François Hollande, la presse allemande ne prenait même plus la peine de voiler son mépris : elle appelait le président français le « vice-chancelier », signifiant sa soumission à Berlin. La formule n’est pas anecdotique. Elle décrit un rapport institutionnel, pas seulement un écart de personnalités.

Russon identifie une mécanique précise à l’origine de ces capitulations répétées : la ligne droite. Les Allemands considèrent, dit-il, que « en négociation, la ligne droite est le plus court chemin entre deux personnes ». Faute de l’avoir compris, les responsables français ont souvent interprété cette insistance comme de la bonne volonté, et cédé là où il aurait fallu tenir. La leçon de méthode est simple, même si elle est inconfortable : avec Berlin, on négocie debout ou à genoux. Il n’existe pas d’entre-deux.

Ce qu’il faut retenir

Le référendum de 1972 n’est pas une victoire du « oui » européen : c’est un échec politique personnel pour Pompidou, qui vit dans la faible participation la preuve de l’indifférence française. Ce scrutin rappelle que la construction européenne n’a jamais été portée par un enthousiasme populaire. Et que les occasions de soumettre l’Europe au peuple ont toujours été rares, mal posées, et vite refermées.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Entretien avec Ghislain Benhessa sur le 18 septembre » de OMERTA

Pour aller plus loin

Vidéo de OMERTA

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