Le débat sur l’immigration s’est enrichi ces dernières années de nouveaux vocables qui, sous des airs de synonymes, cachent des visions du monde radicalement opposées. C’est particulièrement vrai pour deux expressions que l’on entend de plus en plus dans les cercles souverainistes : "remigration" et "inversion des flux migratoires". Loin d’être de simples variations sémantiques, ces termes révèlent des approches stratégiques incompatibles, comme l’a détaillé Pierre-Yves Rougeyron dans un entretien au Cercle Aristote.

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement la remigration de l’inversion des flux migratoires ?

La remigration et l’inversion des flux migratoires se distinguent sur trois points essentiels : la complexité de l’analyse (la remigration naturalise le phénomène migratoire en le réduisant à la seule présence des immigrés, là où l’inversion des flux l’inscrit dans un système économique et social global), l’approche stratégique (la remigration se focalise sur la déportation comme solution simple, l’inversion des flux agit sur les causes structurelles), et le rapport à la souveraineté (la remigration peut être brandie comme slogan sans jamais pouvoir être appliquée dans le cadre européen actuel, l’inversion des flux exige un État pleinement souverain pour être mise en œuvre).

Aux origines : l’inversion des flux migratoires, une pensée de la complexité

L’inversion des flux migratoires est un concept qui a été forgé par les nationalistes et souverainistes bien avant que le terme "remigration" n’apparaisse dans le débat public. Pierre-Yves Rougeyron le rappelle :

"Tant qu’il y avait des nationalistes qui écrivaient les programmes migratoires, ça s’appelait l’inversion des flux migratoires."

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Cette approche ancienne part d’un constat sans concession : l’immigration n’est pas un phénomène autonome qu’il suffirait de stopper par décret. Elle s’inscrit dans une chaîne de causalités complexes. Un pays qui ne croit plus en lui-même, qui ne fait pas assez d’enfants, dont la société est en cours d’effondrement dans un espace d’économie ouverte et donc immigranophile : voilà le terreau sur lequel prospère l’immigration de masse.

L’inversion des flux migratoires entend donc s’attaquer à l’ensemble de ces causes sans en méconnaître la complexité. Elle implique de rétablir les rapports de classe, de réserver certains droits et avantages aux nationaux (ce qu’on appelle la préférence nationale), et de rendre le séjour moins attractif pour ceux qui n’ont pas vocation à rester. L’idée maîtresse est que les immigrés partiront d’eux-mêmes s’ils n’ont plus intérêt à demeurer sur le territoire.

La remigration : un terme marketing aux implications trompeuses

Le terme "remigration" est apparu plus récemment dans le lexique politique. Pour Rougeyron, sa construction même trahit une intention de simplification abusive :

"Ensuite, on a voulu créer le terme remigration qui profondément, c’est un mode publicitaire. C’est du niveau ‘si juvamine, c’est juvamine’."

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

En accolant le préfixe "re-" à "migration", ce nouveau vocable crée l’illusion d’un phénomène naturel et symétrique : à l’immigration répondrait mécaniquement la remigration, comme les oiseaux qui migrent dans un sens puis dans l’autre. Cette naturalisation du phénomène occulte tout ce qui fait de l’immigration un processus construit, encadré juridiquement, stimulé économiquement.

En naturalisant l’immigration, on est contraint de se focaliser sur l’immigré lui-même, présenté comme un agent autonome de son propre déplacement, alors qu’il ne l’est qu’en partie. Cette focalisation conduit logiquement à des propositions simplistes : la déportation comme solution miracle, là où l’inversion des flux proposait une transformation structurelle.

Des impasses politiques concrètes

Au-delà des divergences théoriques, c’est sur le terrain de l’action politique que la différence entre les deux approches est la plus flagrante. La remigration brandie comme slogan électoral se heurte immédiatement à des obstacles juridiques et politiques insurmontables dans le cadre de l’Union européenne.

Pierre-Yves Rougeyron le souligne : "Dans l’état actuel, vous ne pouvez même pas les empêcher de venir. Alors, de là à les mettre dehors…" L’Union européenne interdit toute expulsion collective au nom du principe de non-refoulement, exige des procédures individuelles avec recours systématiques, et sanctionne les États qui iraient trop loin. La préférence nationale elle-même est impossible à appliquer "à l’exception des fonctionnaires régaliens stricts, c’est-à-dire des militaires et des policiers", précisément à cause des traités européens.

En d’autres termes, ceux qui agitent le mot "remigration" tout en restant dans le cadre européen se condamnent à l’impuissance. L’inversion des flux migratoires, elle, pose comme préalable la reconquête de la souveraineté nationale, seule à même de redonner à l’État les moyens d’une politique migratoire cohérente.

Ce qu’il faut retenir

Le choix des mots n’est jamais neutre en politique. Derrière "remigration" et "inversion des flux migratoires", ce sont deux lectures du monde qui s’affrontent : l’une, simpliste et publicitaire, promet des solutions immédiates sans en avoir les moyens ; l’autre, exigeante et structurée, affronte la complexité du réel pour mieux le transformer. La première remigration nécessaire n’est peut-être pas celle qu’on croit : c’est dans le réel que les souverainistes doivent d’abord revenir, en cessant de psalmodier des slogans qui ne résistent pas à l’examen des faits.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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