La France a été parmi les pionniers mondiaux de la cryptographie. Dès l’époque du général de Gaulle, nous disposions d’une avance technologique certaine dans ce domaine régalien. Pourtant, des décennies plus tard, les alertes sur l’effondrement de nos services de cybersécurité s’accumulent, et nos données publiques semblent devenues une proie facile pour des acteurs étrangers comme pour des escrocs de tout bord.

Pourquoi la France perd-elle ses talents en cybersécurité ?

La réponse tient en une réalité simple, formulée sans détour par l’invité : les ingénieurs français en cybersécurité sont payés au lance-pierre. Face à des rémunérations bien supérieures proposées à l’étranger, une partie de notre jeunesse la plus qualifiée a tout simplement quitté le territoire. « C’est normal », constate l’invité, pointant une logique de marché que la puissance publique française refuse d’assumer. Pendant ce temps, nos organismes publics continuent d’utiliser massivement des logiciels étrangers dont nul ne connaît précisément les éventuelles portes dérobées.

Un régalien à l’abandon, des routines sécuritaires délaissées

Le numérique, rappelle l’invité, est une part du régalien : « C’est juste un régalien de l’espace fluide, ni plus ni moins ». Or, c’est précisément ce domaine régalien qui s’effrite. La raison n’est pas seulement salariale, elle est aussi structurelle et culturelle. Quand un État commence à faiblir, explique l’invité, toutes les cellules laissent tomber par mimétisme avec la tête. Et ce qui saute en premier, ce sont les routines sécuritaires.

Parce que la routine sécuritaire, elle est très rarement vérifiée. Elle nécessite du travail tous les jours. Et quand tu dis "à quoi bon ?", c’est ça qui saute en premier.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Le constat est sévère : les maintenances de cybersécurité ne sont plus assurées avec la rigueur nécessaire. Plus personne ne semble en avoir la charge effective, ou plus exactement, plus personne n’en a la volonté.

Logiciels étrangers, portes dérobées : la souveraineté matérielle en question

La dépendance technologique française ne se limite pas aux ressources humaines. De nombreux logiciels utilisés par les services publics sont d’origine étrangère. L’invité pose une question frontalement : combien de ces logiciels recèlent des portes dérobées, sciemment ou non intégrées ? Certains sont de véritables « nids à attaque extérieure », sans que personne ne semble en mesure d’en évaluer précisément l’ampleur.

À cela s’ajoute le risque de complicités internes. L’invité établit un parallèle troublant avec le narcotrafic : si les trafiquants parviennent à faire entrer leurs lieutenants parmi les gardiens de prison via les concours, il est naïf d’imaginer que des hackers ne puissent bénéficier de relais intérieurs. La seule parade, selon lui, tient en deux principes : sévérité et certitude de la sanction.

Un savoir-faire historique dilapidé

Le paradoxe français est cruel. La France dispose encore d’une véritable culture cryptographique, héritée notamment du gaullisme technologique. L’invité rappelle que Xavier Hofer, figure de la réflexion stratégique, tirait déjà la sonnette d’alarme sur la cybersécurité il y a quinze ans. Depuis, les avertissements se sont multipliés sans produire de véritable sursaut. La facturation électronique généralisée voulue par l’Union européenne, couplée à l’euro numérique, dessine même les contours d’un « flicage généralisé » doublé de nouvelles failles potentielles dans des systèmes publics dont la robustesse laisse à désirer.

Ce qu’il faut retenir

La fuite des talents en cybersécurité n’est pas une fatalité technique, mais le produit d’un choix politique : celui de ne pas rémunérer à leur juste valeur celles et ceux qui pourraient garantir notre souveraineté numérique. Redresser la situation exigera à la fois une revalorisation salariale massive, un retour à la rigueur dans les routines de sécurité, et une réflexion profonde sur notre dépendance aux logiciels étrangers. Des chantiers que l’invité entend bien remettre sur la table dès la rentrée.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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