Le 29 mai 2005, les Français rejettent par référendum le traité constitutionnel européen. Deux ans plus tard, le traité de Lisbonne en reprend l’essentiel et est ratifié par la voie parlementaire, sans consultation populaire. Interrogé dans l’émission La Purge du 18 septembre 2026, Ghislain Benhessa, juriste et auteur de plusieurs ouvrages sur la construction européenne, revient sur ce qu’il analyse comme la négation institutionnelle du vote français.

Que signifie le contournement du référendum de 2005 par le traité de Lisbonne ?

Le traité de Lisbonne, signé en décembre 2007, reprend la substance du traité constitutionnel européen rejeté par les Français en 2005, mais le fait ratifier par le Parlement réuni en Congrès, sans référendum. Pour Ghislain Benhessa, ce passage en force illustre le fonctionnement permanent de la construction européenne : avancer sans consentement explicite, verrouiller, puis recommencer. Il parle d’un "coup d’État feutré institutionnel, juridique et ombragé", où les transferts de compétence se font par petites touches, sans validation démocratique directe.

Trois référendums, aucun engouement populaire réel

Pour comprendre la rupture que constitue Lisbonne, Benhessa replace l’événement dans une trajectoire plus large. Il rappelle que la France n’a jamais manifesté d’adhésion enthousiaste à l’intégration européenne lorsqu’elle a été consultée.

On a 1992, la grande bataille sur Maastricht qui passe à deux doigts. Et puis 2005, où les Français congédient une bonne fois pour toutes le traité constitutionnel européen.

Ghislain Benhessa (OMERTA)

Avant 1992, le référendum de 1972 sur l’élargissement à la Grande-Bretagne avait déjà produit un oui si timide que Georges Pompidou l’avait vécu comme un échec personnel. La participation avait été faible et le président de l’époque en avait tiré la conclusion que les Français se désintéressaient de la question européenne.

Ce que Benhessa souligne, c’est que 2005 n’est pas un accident isolé mais l’aboutissement logique d’une relation distante entre le peuple français et la construction européenne. Le « non » de 2005, loin d’être une surprise, confirmait une tendance déjà perceptible lors des consultations précédentes.

Le viol du vote populaire : la thèse de Benhessa

L’invité emploie un terme fort pour qualifier le processus de Lisbonne : « le viol de Lisbonne ». Cette formulation, qu’il assume, vise à décrire ce qu’il considère comme un déni de démocratie : faire adopter par voie parlementaire ce que le peuple a explicitement refusé par voie référendaire.

Ce retournement n’est pas, selon lui, un accident de parcours. Il s’inscrit dans une méthode constante depuis les origines de la construction européenne. Benhessa rappelle que les fondateurs eux-mêmes, comme Jean Monnet, fonctionnaient par ce qu’il appelle la « théorie des petits pas » ou « effet d’engrenage » : on fait le nécessaire pour verrouiller une situation, puis on passe au cran suivant sans possibilité de retour en arrière.

La conséquence directe, pour Benhessa, est que le référendum est aujourd’hui un outil au placard. Depuis 2005, la France n’a plus organisé de consultation référendaire sur les questions européennes. Et lorsque certains évoquent, comme Gabriel Attal, un hypothétique « grand référendum européen », c’est précisément pour masquer que l’outil lui-même a été vidé de son contenu.

Une leçon de droit constitutionnel et de méthode

L’analyse de Benhessa dépasse le simple constat historique. En juriste, il met en évidence le paradoxe institutionnel : le suffrage universel est convoqué lorsqu’il s’agit de légitimer des institutions européennes, mais il est écarté lorsqu’il risque de les remettre en cause.

Il cite à ce propos la position de Michel Debré, qui avait combattu l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Debré avait compris, selon Benhessa, que l’onction du suffrage donne l’impression d’avoir une démocratie sans en avoir la substance. Dès lors que l’on fait voter les gens pour une institution, on lui confère une apparence de légitimité qu’elle n’a pas par elle-même.

Dès que tu demandes aux gens de voter pour quelque chose, dès que tu légitimes une institution qui n’est absolument pas légitime, tu donnes l’impression qu’elle le devient.

Ghislain Benhessa (OMERTA)

Le traité de Lisbonne incarne exactement l’inverse de cette logique : là où le peuple avait voté, on a retiré la question du référendum. Là où une consultation avait eu lieu, on a choisi la voie parlementaire. C’est ce double mouvement, légitimation factice d’un côté, contournement explicite de l’autre, qui constitue pour Benhessa la marque de fabrique de la construction européenne.

54 % pour le Frexit : un chiffre qui s’inscrit dans une longue histoire

Ce sondage publié en 2026, qui crédite 54 % des Français d’une disposition favorable à la sortie de l’Union européenne, peut surprendre dans un débat public qui traite encore le sujet comme un tabou. Il ne devrait pourtant pas. Lors de la table ronde organisée par Les Patriotes, le juriste Guillin Benessa a rappelé une séquence que l’historiographie dominante tend à effacer : les trois référendums européens organisés en France ont tous, à des degrés divers, mis en difficulté les partisans de la construction fédérale.

En 1972, le oui à l’élargissement l’emporte, mais Georges Pompidou lui-même qualifie le résultat d’échec personnel tant le score est décevant. En 1992, le traité de Maastricht frôle le rejet. En 2005, le non au projet de Constitution européenne s’impose nettement, avant d’être contourné deux ans plus tard par le traité de Lisbonne, adopté sans consulter les citoyens.

« Ça fait 50 ans que les Français se foutent de la fédéralisation européenne. C’est pas du désamour, c’est non-existence. »

Vidéo de Les Patriotes

Cette lecture invite à inverser la question habituellement posée. Ce n’est pas l’euroscepticisme qui progresserait : c’est l’adhésion populaire au projet fédéral qui n’a jamais vraiment existé. Le chiffre de 54 % ne marque pas une rupture dans l’opinion, il rend visible une réalité que les institutions ont longtemps réussi à maintenir hors du débat électoral.

Ce que coûte réellement notre contribution nette à Bruxelles

Le vote de 2005 n’a pas seulement privé les Français d’un référendum sur leur avenir institutionnel : il a aussi verrouillé un mécanisme de financement dont l’ampleur reste peu discutée dans le débat public. François Asselineau chiffre la contribution brute annuelle de la France à l’Union européenne à environ 30 milliards d’euros, pour un retour estimé entre 10 et 18 milliards, soit un solde net négatif compris entre 12 et 13 milliards d’euros chaque année.

Ce solde représente ce que la France transfère définitivement, sans contrepartie directe, vers le budget communautaire. La part récupérée transite notamment par la politique agricole commune, mais elle est assortie de conditions : obligations d’affichage institutionnel, respect de normes décidées à Bruxelles, et alignement sur des priorités que Paris ne maîtrise pas.

« En sortant de l’Union européenne, nous n’aurons plus ça. C’est terminé. On versera plus de 30 milliards d’euros à l’Union européenne. On récupérera en brut 30 milliards d’euros […] ce qui nous permettra d’avoir une politique agricole et de maintenir les subventions à l’agriculture, mais bien davantage encore. »

François Asselineau (UPR)

Asselineau souligne un paradoxe rarement pointé : la Pologne, entrée dans l’UE en 2004, figure parmi les bénéficiaires nets du budget européen et continue de percevoir des fonds, tandis que la France en est contributrice nette. Selon ses projections, si la tendance actuelle se maintient, le niveau de vie moyen des Français passerait sous celui des Polonais aux alentours de 2032, la France continuant malgré tout d’abonder un budget dont elle n’est plus l’une des premières bénéficiaires.

Ce qu’il faut retenir

Le traité de Lisbonne n’est pas un simple épisode juridique : il est la démonstration d’une méthode constante de contournement du suffrage populaire. Le oui parlementaire de 2008 a confirmé ce que le non de 2005 avait refusé, sans que les Français ne soient jamais consultés à nouveau. Pour Benhessa, cette séquence clôt provisoirement l’histoire du référendum en France et confirme le fossé entre les élites européistes et un peuple qui, trois fois en trente ans, a montré sa réticence à la dilution nationale.

Vidéo « Entretien avec Ghislain Benhessa sur le 18 septembre » de OMERTA

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