En 1950, le braquage des bijoux de la Bégum, épouse de l’Aga Khan, défraie la chronique et passe pour le hold-up du siècle. Mais derrière le fait divers se cache un scandale d’État qui, selon l’historien Éric Branca, révèle une police française prête à employer d’anciens collaborateurs, voire d’anciens nazis, dans la lutte anticommuniste.
Pourquoi l’affaire des bijoux de la Bégum de 1950 a-t-elle fait scandale ?
- Le hold-up de Cannes oppose rapidement deux hauts responsables policiers : Pierre Bertaux, patron de la Sûreté nationale, et Georges Valantin, chef de la police judiciaire.
- L’enquête de Valantin est freinée : Bertheau entretient depuis la prison une amitié avec Paul Leca, truand corse impliqué dans le braquage.
- Le procès révèle que la Sûreté nationale de l’époque a eu recours à d’anciens nazis, dont Otto Skorzeny, pour traquer les réseaux communistes.
- Les deux responsables policiers sont révoqués, mais l’affaire se termine en eau de boudin, sans condamnation à la hauteur des faits.
Un hold-up qui tourne au règlement de comptes entre policiers
Le point de départ est spectaculaire : la femme de l’Aga Khan sort de sa propriété cannoise lorsqu’une bande de truands la braque et s’empare de ses bijoux. « C’est avant l’affaire du train postal dans les années 60, le vraiment le hold-up du siècle », raconte Éric Branca lors d’une conférence à la Fondation Charles de Gaulle.
L’enquête est confiée au commissaire Georges Valantin, grand résistant et patron de la police judiciaire. Très vite, il remonte la piste de Paul Leca, figure des réseaux corses, et comprend que son travail est saboté de l’intérieur. Chaque semaine, son enquête est freinée. Il découvre alors l’improbable amitié entre Pierre Bertaux, patron de la Sûreté nationale, et ce même Paul Leca.
Bertheau n’a pourtant rien d’un homme corrompu. Résistant exemplaire, traducteur de Hölderlin avant-guerre, fondateur de l’Institut d’études germaniques de la Sorbonne, il a été arrêté par la Gestapo, torturé, emprisonné. C’est dans sa cellule qu’il croise Leca, incarcéré pour des affaires de droit commun. Le truand lui apprend les codes de la prison, et une amitié se noue. Des années plus tard, cette relation pèsera lourd.
Le procès qui s’ensuit est qualifié d’« absolument insensé » par Éric Branca : le chef de la police judiciaire accuse publiquement le patron de la Sûreté d’avoir entravé l’enquête. Au final, les deux hommes sont révoqués. Bertheau retourne à l’université ; l’affaire des bijoux, elle, ne débouche sur aucune condamnation majeure.
Des anciens nazis au service de la lutte anticommuniste
Le scandale ne s’arrête pas là. Lors du procès, Georges Valantin, accusé de mentir, dévoile ce qu’il sait. Et ce qu’il sait est explosif : la Sûreté nationale de l’époque emploie d’anciens collaborateurs et surtout d’anciens nazis pour traquer les réseaux communistes.
« On trouve normal de faire appel à Skorzeny, qui est un spécialiste, pour traquer les raisons communistes », rapporte Éric Branca.
Éric Branca (Fondation Charles de Gaulle)
Otto Skorzeny n’est pas n’importe qui : officier SS, il est notamment connu pour avoir conduit l’opération de libération de Mussolini en 1943. Qu’une police républicaine ait recours à ce type de profil pour lutter contre le PCF en dit long, selon l’historien, sur la faillite morale de l’époque. La guerre froide naissante sert de justification à toutes les compromissions.
Une impunité révélatrice d’un État sans boussole
Ce scandale s’inscrit, selon Éric Branca, dans un contexte plus large : la IVe République, entre 1944 et 1954, est marquée par une perte de confiance immédiate dans la parole publique et par une série d’affaires jamais réellement sanctionnées.
L’auteur de « La République des imposteurs » insiste sur la différence avec la Ve République : sous le régime gaullien, les scandales, aussi réels soient-ils, ont le plus souvent donné lieu à des condamnations. Sous la IVe, ils se terminent « par des fuites ou par des non-lieux ». L’affaire des bijoux de la Bégum en est l’illustration : des responsabilités établies, des révélations accablantes, et pourtant aucune sanction pénale pour ceux qui ont compromis l’appareil de sécurité de l’État.
Ce qu’il faut retenir
L’affaire des bijoux de la Bégum dépasse de loin le simple fait divers. Elle révèle une police française traversée par des logiques de guerre froide, prête à se compromettre avec d’anciens nazis et incapable de rendre des comptes. Pour Éric Branca, cette impunité structurelle explique en partie le discrédit dont a souffert la IVe République, et la colère froide de De Gaulle à son égard.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Conférence sur la République française 1944-1954 » de Fondation Charles de Gaulle
Pour aller plus loin
- La République des imposteurs. 1944-1954, Éric Branca
- Histoire de l’épuration, tome 1 : De l’indulgence aux massacres (novembre 1942 – septembre 1944), Robert Aron
- Mémoires de guerre, Charles de Gaulle
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