Bien avant que le mot Brexit n’entre dans le vocabulaire politique, un homme avait prévenu le Royaume-Uni des dérives migratoires et européennes qui le menaçaient. Enoch Powell, conservateur, helléniste et philologue, fut détruit politiquement pour avoir osé dire ce que personne ne voulait entendre. Pourtant, sans lui, la généalogie intellectuelle qui mène au vote de 2016 reste incompréhensible.

Pourquoi le discours de Birmingham d’Enoch Powell est-il considéré comme prophétique sur l’Europe et l’immigration ?

Prononcé en 1968, le discours dit « des fleuves de sang » prononcé à Birmingham par Enoch Powell alertait contre les conséquences d’une immigration massive et incontrôlée au Royaume-Uni. Selon Pierre-Yves Rougeyron, ce texte, souvent caricaturé comme raciste, est en réalité l’œuvre d’un homme de culture citant Virgile, qui annonçait dès les années 1960 les fractures que le pays connaîtrait des décennies plus tard. Powell avait également averti son parti des dangers de la construction européenne, ce qui lui valut d’être détruit politiquement.

Un philologue contre le tournant européen

Enoch Powell n’était pas un démagogue. C’était un helléniste, un homme de tradition classique, dont Pierre-Yves Rougeyron rappelle qu’il appartenait à cette lignée d’érudits britanniques que l’on retrouve aussi chez un Boris Johnson, lui aussi formé à la philologie grecque. Sa formule sur la Tamise « se gorgeant de sang » n’est pas une saillie xénophobe : c’est une référence directe à une phrase romaine évoquant le Tibre. Une rhétorique d’homme cultivé, transformée par ses adversaires en slogan de haine.

Ce que reproche Rougeyron à la lecture contemporaine du personnage, y compris dans une certaine extrême droite continentale qui le range parmi les « racistes primaires », c’est précisément cette incapacité à entendre l’analyse politique derrière la formule. Powell avait perçu, dès les années 1960, deux phénomènes que les conservateurs britanniques refuseraient de regarder en face pendant un demi-siècle : la transformation démographique du pays et la perte progressive de souveraineté au profit de Bruxelles.

« Ils avaient été prévenus par un homme qui a été détruit, un chef du parti conservateur qui avait été détruit pour sa lucidité sur l’Europe. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’avertissement ignoré du parti conservateur

Selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron, le parti conservateur britannique disposait pourtant de tous les éléments pour anticiper le séisme du Brexit. Powell avait posé le diagnostic dès les années 1960. Margaret Thatcher elle-même, dans son testament politique intitulé Statecraft, consacrait selon Rougeyron une centaine de pages sur quatre cents à ce qui ressemble à une annonce du Brexit. Un ouvrage qu’il souhaite faire traduire en français pour, dit-il, « donner une leçon aux libéraux français ».

Pourquoi cet avertissement n’a-t-il pas été entendu ? Parce que la classe dirigeante britannique, à l’image de David Cameron, a préféré croire que le sujet pouvait être désamorcé par quelques arrangements cosmétiques avec Bruxelles. Cameron, dans l’analyse de Rougeyron, vivait dans la hantise de voir le UKIP de Nigel Farage grignoter l’aile droite des conservateurs. Il pensait obtenir d’Angela Merkel quelques mesures migratoires symboliques, comme un délai de trois ans avant l’accès complet aux droits sociaux pour les immigrés européens. Il fut humilié.

Une généalogie intellectuelle longue

La filiation entre Powell et le Brexit ne tient pas seulement aux idées : elle tient à la structure même du parti conservateur britannique. Rougeyron rappelle que la poussée eurosceptique chez les Tories s’est cristallisée autour du traité de Maastricht, passé au Royaume-Uni sans référendum, à une voix près à la Chambre des communes. C’est dans ce contexte que Nigel Farage et quelques autres se sont détachés des conservateurs pour fonder le UKIP, le United Kingdom Independence Party, dont le nom lui-même indique le programme : l’indépendance.

Cette filiation, des avertissements de Powell aux votes serrés sur Maastricht, puis à l’émergence du UKIP et enfin au référendum de 2016, dessine une généalogie cohérente. Le Brexit n’est pas un accident populiste : c’est l’aboutissement d’un courant de pensée que l’élite britannique avait choisi d’ignorer pendant cinquante ans.

« Je rappelle que Margaret Thatcher, dans un ouvrage que je vais faire traduire pour donner une leçon aux libéraux français qui est Statecraft, le testament politique de Margaret Thatcher, il y a 100 pages qui annoncent le Brexit. »

Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Une figure caricaturée, un héritage essentiel

Ce que la mémoire collective a retenu d’Enoch Powell, c’est une caricature : l’homme du discours sanglant, le conservateur xénophobe à effacer des manuels. Ce qu’elle a oublié, c’est le philologue, le penseur de la souveraineté, l’homme qui avait compris avant tout le monde que l’adhésion à la Communauté économique européenne signerait à terme la dépossession du peuple britannique.

Pierre-Yves Rougeyron insiste sur un point central : si la Grande-Bretagne a pu, en 2016, redonner la parole à son peuple par référendum, c’est parce qu’il existait dans ce pays une tradition intellectuelle eurosceptique nourrie depuis des décennies. Powell en est l’un des piliers oubliés. Sans lui, sans Thatcher période Statecraft, sans le European Research Group au sein des conservateurs, le Brexit n’aurait jamais eu de socle doctrinal.

Ce qu’il faut retenir

Enoch Powell incarne cette figure rare du politique qui paie le prix de sa lucidité. Caricaturé de son vivant, effacé après sa mort, il reste pourtant la clé de lecture indispensable pour comprendre comment une nation européenne a pu, seule, reprendre le contrôle de sa souveraineté. Pour les Français qui s’interrogent sur leur propre avenir au sein de l’Union européenne, son cas mérite d’être redécouvert sans les filtres médiatiques qui l’ont enseveli.


*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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