L’histoire des relations franco-américaines a souvent été écrite sous le signe du conflit, de Roosevelt à Johnson. Pourtant, un épisode singulier mérite d’être rappelé : la relation nouée entre Charles de Gaulle et Richard Nixon dans les dernières années de la présidence du Général. Un dialogue d’une densité rare, brutalement interrompu par le départ du fondateur de la Ve République en avril 1969, et qui illustre ce qu’une relation transatlantique équilibrée aurait pu produire.
Pourquoi la relation Nixon-de Gaulle de 1969 constitue-t-elle un moment à part dans l’histoire diplomatique franco-américaine ?
Pour l’historien Éric Branca, auteur de L’Américain qui voulait tout changer et spécialiste reconnu du gaullisme, plusieurs éléments saillants ressortent de la transcription de son entretien :
- Richard Nixon est l’un des rares présidents américains à entretenir avec de Gaulle un rapport de considération mutuelle et d’écoute, loin de l’hostilité rooseveltienne ou de l’indifférence de ses prédécesseurs immédiats
- De Gaulle aurait directement inspiré à Nixon deux orientations majeures de sa future politique étrangère : la reconnaissance de la Chine communiste et la détente avec l’Union soviétique
- Leur dialogue est marqué par une proximité intellectuelle rare, Nixon ayant lu Le Fil de l’épée et connaissant l’histoire européenne mieux que la plupart de ses homologues américains
- Ce rendez-vous n’aura duré que trois mois : Nixon entre en fonction en janvier 1969, et de Gaulle quitte le pouvoir en avril de la même année
Un homme d’État américain enfin à la hauteur
Éric Branca souligne que de Gaulle, dès 1960, avait perçu chez Nixon une stature d’homme d’État que personne ne voulait plus voir. « Quand Nixon est battu par Kennedy aux élections de 60, on pense qu’il est fini. C’est un loser, un has been, personne n’en veut plus. De Gaulle dit : Nixon reviendra. »
Le Général le reçoit alors que Nixon est politiquement marginalisé, dans un format exceptionnel : un tête-à-tête de couple à couple à l’Élysée, marque d’estime que de Gaulle réservait aux rares interlocuteurs qu’il tenait en haute considération. Pour Éric Branca, ce qui distingue Nixon de ses prédécesseurs est d’abord la culture historique : « Nixon d’abord connaît l’histoire de l’Europe, connaît l’histoire de France, ce qui est déjà exceptionnel pour un président américain. »
La Chine et la détente : l’influence méconnue de De Gaulle
Le point central de ce dialogue concerne l’ouverture vers la Chine. Selon Éric Branca, les mémoires de Nixon lui-même reconnaissent la dette intellectuelle contractée envers de Gaulle :
« Quand vous lisez les mémoires de Nixon, Nixon reconnaît que c’est de Gaulle qui lui a dit : il faut faire la détente, reconnaître la Chine. C’est très rare cette honnêteté, un président surtout américain. »
Éric Branca (OMERTA)
Le Général considérait les rapports entre nations comme des rapports entre peuples et non entre régimes, une conception aux antipodes de l’obsession américaine du changement de régime. Cette vision, transmise à Nixon, aurait orienté sa décision historique de se rendre en Chine en 1972. Avant ce voyage, Nixon recevra André Malraux pendant plusieurs heures, marquant une nouvelle fois la filiation intellectuelle avec le gaullisme.
Le rendez-vous manqué d’avril 1969
Nixon, élu en novembre 1968, fait de la France sa première destination présidentielle en février 1969. De Gaulle le reçoit comme il n’a jamais reçu un président américain, et les deux hommes évoquent l’ensemble des grands dossiers internationaux : Proche-Orient, Russie, Chine.
Pour Éric Branca, cette séquence n’aura duré que trois mois, interrompue par le référendum perdu et le départ de De Gaulle en avril 1969. Les convergences de vues sur Israël, que Nixon et de Gaulle défendaient tous deux tout en redoutant les dérives de la colonisation, laissaient entrevoir ce qu’une politique transatlantique d’égal à égal aurait pu produire : fidélité à l’alliance sans subordination, dialogue sans vassalité.
Le bloc anglo-saxon contre de Gaulle : une logique, pas un accident
Cette donnée structurelle remonte au moins à 1944, et le cinéma s’en fait aujourd’hui le relais inattendu. Michel Onfray, à l’occasion du second film d’Anthony Bauder consacré au général de Gaulle, rappelle une formule prêtée à Churchill dans le film, dont la brutalité mérite qu’on s’y arrête :
« Entre l’Europe et la Grande-Bretagne, je choisirai toujours la Grande-Bretagne ; entre la France et les États-Unis, je choisirai toujours les États-Unis. »
Michel Onfray (Front Populaire)
Peu importe la dramaturgie cinématographique : la position décrite correspond à une réalité documentée. Dès la période de la France libre, Washington ne misait pas sur de Gaulle mais sur le général Giraud, présenté dans le film comme un homme issu de Vichy, anticommuniste, commode, sur lequel les Américains entendaient s’appuyer pour administrer la France libérée dans le cadre de l’AMGOT (Administration militaire des gouvernements occupés). À Charlottesville, une université militaire formait des officiers américains à occuper les fonctions de préfets et sous-préfets sur le territoire français.
Ce que le dialogue entre Churchill et de Gaulle sur une éventuelle union franco-britannique vient confirmer, c’est que la solidarité transatlantique anglo-américaine n’a jamais laissé de place à une France souveraine dans l’équation. De Gaulle le comprend, Churchill le lui dit sans détour, et cet épisode éclaire d’une lumière particulière les tensions franco-américaines qui traverseront ensuite toutes les décennies suivantes, jusqu’aux décisions les plus récentes sur l’autonomie de décision française en matière de défense ou de politique étrangère.
Ce qu’il faut retenir
L’épisode Nixon-de Gaulle rappelle qu’une relation franco-américaine fondée sur le respect mutuel et non sur l’obéissance a existé, fut-ce brièvement. Ce dialogue, documenté par les mémoires de Nixon et les travaux d’Éric Branca, montre que la fidélité à l’alliance atlantique n’exclut ni l’indépendance de jugement ni l’initiative diplomatique. Une leçon que les successeurs du Général auraient sans doute intérêt à méditer.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Éric Branca sur les opérations contre de Gaulle » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’ami américain : Washington contre de Gaulle, 1940-1969, Éric Branca (Perrin)
- De Gaulle et les Français libres, Éric Branca (Albin Michel)
- L’aigle et le léopard, Éric Branca
- Les 300 jours, Éric Branca
- De Gaulle et les grands : Confrontations au sommet (1940-1970), Éric Branca
- Le fil de l’épée, Charles de Gaulle (Berger-Levrault)
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