Qui se souvient encore de Pertinax ? Ce pseudonyme, emprunté à un adjectif latin signifiant « judicieux » et « clairvoyant », a pourtant dominé la chronique internationale de l’entre-deux-guerres. Connu de Churchill à Staline, traduit dans tout l’Occident, il a anticipé avec une précision glaçante la montée du péril nazi, la capitulation de Munich et les ressorts profonds de la collaboration. Son œuvre majeure, Les Fossoyeurs, rééditée après des décennies d’oubli, offre un modèle de journalisme d’analyse souverain, à rebours du conformisme de ses contemporains.

Pourquoi Pertinax, journaliste dominant de l’entre-deux-guerres, est-il aujourd’hui un modèle pour comprendre la chronique internationale et les collaborateurs ?

Pertinax, c’est d’abord un réseau relationnel sans équivalent, une ouverture sur le monde rare à l’époque et une aptitude à l’enquête de fond. Il ne s’est jamais trompé sur l’essentiel : la remilitarisation de la Rhénanie en 1936, les accords de Munich en 1938, la veulerie des élites face à la montée hitlérienne. Il a vu, documenté et alerté. Personne ne l’a écouté. Ses portraits des « fossoyeurs », ces hommes qui ont préparé la défaite par cécité, par peur sociale ou par intérêt, restituent une mécanique intellectuelle des élites dont les échos résonnent encore aujourd’hui.

Un journaliste hors norme dans une époque qui se préparait à la pire des trahisons

L’invité dresse un portrait saisissant du personnage. Pertinax, « c’est l’exemple type du journalisme bien fait », dit-il, un journaliste « qui a totalement disparu ». Issu d’une famille de riches viticulteurs du Bordelais ruinés par le phylloxéra, il fait ses études en Angleterre, maîtrise parfaitement l’anglais et devient dès l’âge de vingt ans une figure connue de la presse anglo-saxonne. Cosmopolite « dans le bon sens du terme », précise l’invité, car ce n’était pas un mondialiste : « il défendait l’intérêt national ».

Ce qui frappe chez Pertinax, c’est sa capacité à voir juste sans jamais être entendu. Il croit dès les années 1930 au système militaire proposé par Charles de Gaulle, ce corps blindé mécanisé capable de porter l’offensive autant que la défensive. Il est l’un des très rares journalistes à défendre cette vision, alors que l’état-major français, Pétain en tête, s’arc-boute sur la ligne Maginot. L’invité rappelle d’ailleurs un point trop souvent ignoré : l’hostilité au projet gaullien tenait aussi à un réflexe social. « Armée mécanisée égale mécano, mécano égale communiste », résume-t-il. Une partie de la haine sociale nourrit la défaite.

Munich, ou la capitulation des élites françaises

Les Fossoyeurs brille par sa galerie de portraits : politiques, diplomates, grands patrons, tous saisis dans les couloirs du pouvoir. Pertinax prend des notes quotidiennement, des dizaines de milliers de pages qui ne laissent rien échapper. Son analyse de Munich est à cet égard exemplaire. L’invité souligne que la capitulation munichoise n’est pas seulement militaire : « il y a une capitulation des élites économiques françaises autour des accords de Munich qui est encore plus grave que la défaite stratégique ».

L’exemple le plus sidérant concerne les entreprises Skoda, fleuron de l’industrie mécanique tchèque. Vendues par la famille Schneider aux Allemands dans les mois qui précèdent Munich, sans que personne ne le sache, elles fourniront au Reich le potentiel industriel dont Hitler reconnaîtra plus tard qu’il n’aurait pu s’en passer. « Qui a vendu aux Allemands le potentiel industriel tchèque ? Les Schneider. Voilà, c’est ça la vérité », assène l’invité.

Mais le plus glaçant n’est pas tant la trahison idéologique que la stérilité des hommes qui savaient. Léon Blum, par exemple, est foncièrement contre Munich. Il le dit en privé. Et pourtant il vote pour les accords, préférant préserver l’unité du Parti socialiste plutôt que l’intérêt de la France.

« J’ai honte d’avoir voté, c’est un lâche soulagement, mais je ne pouvais pas faire autrement puisque sinon le parti, la SFIO, aurait éclaté. »

Éric Branca (OMERTA)

Cette mécanique du renoncement, l’organisation partisane qui écrase l’intérêt national, trouve selon l’invité des prolongements directs dans la vie politique française contemporaine. Il cite les réflexes autobloquants d’une certaine gauche, celle de Jean-Luc Mélenchon par exemple, où « tout part de la gauche, tout doit y revenir ». Les mêmes logiques de centrifugeuse qui évacuent les caractères trop affirmés.

D’une collaboration à l’autre : l’empire de la vente à la découpe

Pertinax avait compris que le pire ne venait pas des fascistes déclarés, marginaux comme Jean Luchaire, mais d’« une masse de gens consentants mais qui n’avaient aucune idéologie et qui voulaient sauver les meubles ». « Quand on veut sauver les meubles, c’est souvent le pire », note l’invité. Cette masse, les Allemands s’en sont servis, les Américains aussi après 1944, avec des ponts organisés dès 1942 entre les milieux économiques français et les Américains via les pays neutres.

L’invité voit là une tendance lourde de l’histoire française : des groupes sociaux qui, par habitus, se sont convaincus que la meilleure rente disponible était la vente à la découpe du pays. « Pour avoir comme disait Valéry Giscard d’Estaing, pour qui c’était la consécration suprême, un strapontin à la Bundesbank », ironise-t-il. Jean Monnet incarne cette américanomorphie assumée, lui qui écrivait à Harry Hopkins en mai 1943 qu’il fallait « détruire de Gaulle ». Un homme richissime, corrupteur plus que corrompu, sauvé à plusieurs reprises de la faillite par ses amis américains.

Le constat est amer : une centrifugeuse fonctionne depuis les années 1920, qui élimine les hommes de caractère et propulse les médiocres. Le niveau culturel s’effondre à chaque génération, jusqu’aux Jean-Noël Barrot ou Marine Tondelier d’aujourd’hui. Chute de niveau, servilité, incapacité à tirer les conclusions des analyses pourtant correctes : le schéma décrit par Pertinax n’a rien perdu de son actualité.

Ce qu’il faut retenir

Pertinax incarne un journalisme d’enquête et d’analyse souverain, fondé sur les faits, le réseau et la clairvoyance. Son diagnostic des élites françaises de l’entre-deux-guerres, leur conformisme, leur soumission aux puissances anglo-saxonnes, leur peur sociale, reste d’une actualité troublante. Relire Les Fossoyeurs, c’est se donner les moyens de comprendre pourquoi la France produit, depuis un siècle, des élites qui préfèrent sauver les meubles plutôt que le pays.

Vidéo « Les relations entre Jean Monnet et Charles de Gaulle » de OMERTA

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