À la Libération, le général de Gaulle confie le Commissariat au Plan à Jean Monnet, un homme dont il connaît pourtant les liens étroits avec les États-Unis. Ce choix, souvent présenté comme une contradiction, repose sur des contraintes militaires et diplomatiques immédiates. L’historien invité de l’émission, interrogé sur ce point, en démêle les raisons avec précision.
Pourquoi de Gaulle a-t-il nommé Jean Monnet commissaire au Plan ?
La nomination de Monnet ne fut pas imposée, mais elle s’imposa par la force des choses. Selon l’invité, trois facteurs convergent. D’abord, la guerre n’était pas terminée : la France se battait encore en Alsace et allait devoir contrôler une partie du territoire allemand. Ensuite, les armes nécessaires à ces opérations ne pouvaient venir que des Américains. Enfin, Monnet s’était rendu incontournable comme négociateur pour obtenir ces livraisons au meilleur prix. De Gaulle, qui venait d’intégrer des communistes au gouvernement et sortait d’un conflit sanglant avec Roosevelt, ne souhaitait pas ajouter une épreuve de force supplémentaire.
« Le personnage s’était rendu incontournable. Ça c’est la première chose. La deuxième chose c’est que de Gaulle savait qu’il était l’homme des Américains mais il ignorait ce qu’on sait aujourd’hui : le degré d’hostilité que lui Monnet et que lui Roosevelt. »
Éric Branca (OMERTA)
Un agent d’influence dont la dangerosité n’était pas encore mesurée
Si de Gaulle identifiait Monnet comme un agent d’influence américain, il ne disposait pas encore des preuves écrites de son hostilité frontale. L’invité rappelle qu’en mai 1943, Monnet écrivait à Harry Hopkins, principal conseiller de Roosevelt, qu’il fallait « détruire de Gaulle », présenté comme « un ennemi du peuple français, de ses libertés et de l’amitié franco-américaine ». Ces documents, issus des papiers personnels de Monnet, ne furent publiés que dans les années 1980 et 1990, longtemps après la mort du Général.
Par ailleurs, les Mémoires de Monnet, parues en 1979, contenaient déjà des éléments significatifs, mais leur publication intervenait également après la disparition de de Gaulle. La connaissance qu’avait ce dernier du personnage était donc partielle : il savait l’orientation, pas l’ampleur de l’engagement.
Pas de Monnet, pas d’armes américaines
L’invité insiste sur la logique opérationnelle du choix gaullien. Les Américains fonctionnaient avec le principe de l’homme « in charge » : pour traiter avec Paris, ils voulaient avoir affaire à l’un des leurs. Monnet remplissait cette fonction mieux que quiconque. Il avait été conseiller de Roosevelt dès avant la guerre, entretenait des relations directes avec l’administration américaine et bénéficiait de sa confiance. Le priver de ce poste revenait à compromettre l’approvisionnement militaire de la France à un moment critique.
Cette dépendance explique aussi que Monnet ait pu ensuite installer les fondations de ce qui deviendrait la construction européenne. L’invité souligne la dimension américanomorphe du personnage, son rôle de corrupteur plutôt que de corrompu, et rappelle que les Américains n’ont jamais traité un Français avec autant d’égards qu’ils n’en ont eu pour lui.
Un calcul contraint, pas une adhésion
Loin de toute naïveté, la nomination de Monnet relevait d’un arbitrage entre des priorités concurrentes. De Gaulle devait à la fois rétablir l’autorité de la France, poursuivre l’effort de guerre et ménager l’allié américain dont dépendaient ses armées. Placer Monnet au Plan était le prix à payer pour que la France continue de se battre et obtienne sa place au Conseil de sécurité de la future ONU. L’invité le formule sans ambiguïté :
« Pas de Monnet, pas d’aide des Américains. C’est aussi simple que ça. »
Éric Branca (OMERTA)
La décision gaullienne n’était donc ni un blanc-seing ni une capitulation. Elle était un compromis imposé par la guerre et par la dépendance matérielle de la France.
L’engrenage silencieux : quand chaque étape verrouille la suivante
Ce que Monnet a mis en place dépasse la simple habileté tactique. Ghislain Benhessa, juriste et auteur de Nos maîtres, décrit un mécanisme précis, théorisé dès les années 1950 sous le nom d’effet spillover : chaque avancée institutionnelle est conçue pour rendre le retour en arrière techniquement ou politiquement impossible, contraignant ainsi les États à franchir le cran suivant.
« Ils ont toujours fonctionné exclusivement par des espèces de sauts fédéraux sans le dire, sans qu’on en soit informé, en passant par des petites touches. »
Ghislain Benhessa (OMERTA)
Le comité d’action pour les États-Unis d’Europe, fondé par Monnet en 1955, illustre concrètement ce mode opératoire : un cercle restreint réunissant responsables politiques français et allemands, hauts fonctionnaires et interlocuteurs américains, y travaillait à des avancées que les opinions publiques n’étaient pas invitées à valider. La Cour de justice, dont Benhessa retrace la fondation dans son ouvrage, en constitue un exemple emblématique : instituée sans vote populaire, elle a progressivement acquis une primauté sur le droit national que les traités fondateurs ne formulaient pas explicitement.
Ce mécanisme éclaire aussi une constante des référendums européens en France. Du scrutin de 1972 sous Pompidou, que le président qualifia lui-même d’échec personnel malgré un résultat formellement positif, au traité de Lisbonne ratifié par voie parlementaire après le « non » de 2005, la méthode des petits pas a systématiquement contourné les moments où une délibération collective aurait pu interrompre le processus. Le verrouillage était l’objectif, pas un effet secondaire.
Les mémoires de Monnet : un récit fabriqué, financé de loin
Cette question de la paternité intellectuelle de Monnet rejoint un problème plus large : celui de la mise en récit de l’histoire européenne elle-même. L’avocat et juriste Ghislain Benhessa, auteur d’un ouvrage consacré aux origines de la Cour de justice de l’Union européenne, apporte sur ce point un témoignage troublant.
Selon lui, les mémoires de Jean Monnet n’ont pas été rédigés par leur signataire. C’est une équipe conduite par l’historien Jean-Baptiste Duroselle qui en aurait assuré l’essentiel de l’écriture. Monnet lui-même, note Benhessa, était incapable de mettre en cohérence sa biographie : agent de Roosevelt, conseiller en Chine, acteur du réarmement allié, adversaire résolu du général de Gaulle, il avait accumulé des loyautés difficilement réconciliables avec l’image du père fondateur désintéressé.
« Un historien français raconte qu’il travaillait sur les mémoires de Jean Monnet, il a eu quelques doutes sur la façon de le mettre en scène, et il dit : "J’ai mieux compris lorsqu’on m’a fait comprendre que j’allais recevoir un chèque qui venait de Washington." »
Ghislain Benhessa (OMERTA)
Le financement américain aurait ainsi permis de trouver un fil narratif présentable, capable de faire résonner une biographie fragmentée avec l’historiographie officielle de la construction européenne, celle de la paix perpétuelle et de la réconciliation. La dernière édition de ces mémoires est préfacée par Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, ce que Benhessa relève comme un signe de la continuité du projet, plutôt que comme un simple hommage littéraire.
Ce qu’il faut retenir
La nomination de Monnet au Plan en 1945 illustre la marge de manœuvre étroite dont disposait de Gaulle face à Washington. Elle ne traduisait aucune complicité avec les vues américaines, mais une nécessité militaire immédiate. L’histoire confirme que Monnet utilisa ensuite cette position pour promouvoir une Europe de la dépossession nationale, comme l’invité le détaille dans ses travaux publiés chez divers éditeurs souverainistes. « Le Souv, pour une France qui s’appartient. »
Vidéo « Les relations entre Jean Monnet et Charles de Gaulle » de OMERTA
Pour aller plus loin
- L’Ami américain, Éric Branca (Perrin)
- Vers l’armée de métier, Charles de Gaulle (Berger-Levrault)
- Le choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Annie Lacroix-Riz (Armand Colin)
- Nos maîtres, Guilin Benassa
- Propos intimes et politiques, tome 1 (1941-1942), Adolf Hitler
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
