Le Système de combat aérien du futur devait incarner le renouveau de la coopération militaire franco-allemande. Il aura surtout illustré la capacité de Berlin à paralyser un programme stratégique français tout en captant ses technologies. L’annonce du blocage puis du retrait allemand du SCAF a été accueillie comme une libération dans les milieux souverainistes. Reste une question que peu de commentateurs ont posée : combien d’années perdues, et à quel prix ?

Pourquoi le SCAF était-il un piège pour la souveraineté aéronautique française ?

Le programme SCAF, lancé en 2017 entre la France, l’Allemagne et l’Espagne, visait à développer un avion de combat de nouvelle génération à l’horizon 2040. Selon l’invité, cette coopération relevait d’une stratégie allemande à deux objectifs : capter les technologies françaises pour les revendre aux Américains et paralyser les projets autonomes en nous faisant perdre du temps. Un constat sans détour, résumé en une phrase :

« Pour le scaf, ça nous a fait perdre 10 ans. Alors qu’on avait Dassault tout près. »

Vidéo du Cercle Aristote

Le chiffre est brutal, mais il repose sur une réalité industrielle que l’invité détaille avec précision. Dassault Aviation dispose des compétences pour concevoir seul un avion de combat de nouvelle génération. L’entreprise l’a prouvé avec le Rafale, développé en autonomie après le retrait français du programme Eurofighter en 1985. Revenir à une coopération avec l’Allemagne, c’était accepter de brider cette capacité au profit d’un partenaire dont les intérêts stratégiques sont structurellement divergents.

La tactique antifrançaise : comment Berlin mène la guerre industrielle

L’invité ne présente pas le blocage du SCAF comme un accident diplomatique, mais comme l’application d’une tactique antifrançaise méthodique et ancienne. L’Allemagne, explique-t-il, cherche à écraser l’industrie de défense française pour rester le pilier industriel de l’OTAN, c’est-à-dire le sous-traitant privilégié des États-Unis en Europe.

« L’Allemagne veut reprendre sa place de flic de quartier des Américains, c’est tout. »

Vidéo du Cercle Aristote

Cette stratégie passe par l’infiltration des programmes coopératifs. Dans le domaine des blindés, le même scénario se joue avec KNDS, la holding qui regroupe l’ancien GIAT français et Krauss-Maffei Wegmann allemand. L’invité souligne que les Allemands veulent faire monter la part du gouvernement allemand pour tout délocaliser en Allemagne. Face à cette menace, la solution est technique et juridique : il suffit de faire sauter la holding, de reprendre KNDS France puisque les brevets français y sont encore localisés.

Pour le SCAF, la situation est plus complexe en raison de l’imbrication juridique d’Airbus, dont la branche défense est au cœur du programme. L’invité alerte :

« Airbus, il y a un problème, un jeu juridique très très lourd pour dépioter Airbus. Mais un jour ou l’autre, faudra le faire. »

Vidéo du Cercle Aristote

L’Allemagne, un partenaire structurellement hostile

L’analyse de l’invité s’inscrit dans une lecture plus large des rapports de force économiques européens. L’Allemagne traverse, selon lui, une crise industrielle majeure. Son modèle reposait sur deux piliers : l’automobile et la machine-outil. Or, les machines-outils allemandes sont désormais largement produites en Asie, et l’industrie automobile fait face à une concurrence chinoise frontale. La riposte allemande passe par une tentative de conquête des marchés de l’armement, en misant sur une stratégie de volume à bas coût après un hypothétique retour à l’énergie russe bon marché.

Mais cette stratégie se heurte à une réalité industrielle : l’Allemagne, rappelle l’invité, n’est pas montée en gamme dans l’armement. Elle va se retrouver face à des tanks pakistanais ou chinois très bon marché et de très bonne qualité qu’elle ne pourra pas égaler. Sur les blindés, l’invité prédit que l’Allemagne va en faire des cornières à frites.

Face à ce constat, la France doit tirer les conséquences. L’invité évoque la nécessité de résoudre la question Airbus, héritage empoisonné d’une coopération qui a transformé une entreprise française en un outil aux mains allemandes. La tâche est juridiquement complexe, mais elle devient stratégiquement urgente à mesure que Berlin assume ouvertement son hostilité industrielle.

KNDS, Tigre, char commun : un partenaire qui choisit ses batailles

Le cas du SCAF n’est pas isolé. Jacques Hogard cite, dans le même souffle, trois dossiers où Berlin a, selon lui, systématiquement posé un frein : le programme de rénovation du Tigre, le projet de char commun, et la gouvernance de KNDS, l’entreprise censée incarner la coopération industrielle franco-allemande dans le domaine des véhicules de combat. Sur ce dernier point, le chiffre est net :

« KNDS, qui est censée faire les véhicules de combat européens, entreprise franco-allemande, l’Allemagne en a pris le contrôle complètement et la France se contente de 40 % du capital. »

Jacques Hogard (OMERTA)

Ce déséquilibre capitalistique n’est pas anecdotique : il conditionne les décisions industrielles, les orientations technologiques et, in fine, le degré d’autonomie française dans la production de ses propres matériels terrestres. Hogard y lit un schéma cohérent, où chaque coopération proposée par Paris aboutit soit à un blocage allemand, soit à une dilution de l’intérêt français au profit de Berlin. Il rappelle à ce titre la maxime souvent attribuée aux praticiens des relations internationales : les États n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. Appliquée aux programmes d’armement communs, cette grille invite à s’interroger sur la pertinence de structures industrielles paritaires lorsque la répartition du capital ne l’est pas.

Ariane : le spatial français sous pression allemande

Le cas du SCAF n’est pas isolé. Dans le programme Ariane, la même logique est à l’œuvre. Alexis Poulin, journaliste et fondateur du Monde moderne, pointe un fait précis : des moteurs produits à Vernon, en Normandie, ont été transférés vers l’Allemagne, officiellement pour rééquilibrer la part industrielle allemande dans le programme.

« Le transport de la fabrication des moteurs de Vernon en Normandie vers l’Allemagne pour la fusée Ariane, c’est un cadeau de Emmanuel Macron parce qu’il y a trop peu d’emplois industriels en Allemagne. »

Alexis Poulin (Front Populaire)

La question que pose Poulin est restée, selon lui, sans réponse publique convaincante : pourquoi déplacer une compétence industrielle française constituée sur des décennies, au profit d’un partenaire dont le tissu industriel traverse ses propres difficultés ? La logique des coopérations spatiales européennes, fondées sur des clés de retour industriel par pays contributeur, crée mécaniquement cette pression : chaque nation exige une part de production proportionnelle à sa mise financière, indépendamment de l’efficacité ou de l’ancrage historique des savoir-faire.

Ce mécanisme, transposé au SCAF, explique les blocages récurrents sur la répartition des workshares entre Dassault et Airbus Defence. Dans les deux cas, c’est la même tension structurelle : des programmes d’origine française, conçus avec une logique de puissance nationale, soumis à des règles de partage qui diluent progressivement le leadership industriel de la France au profit d’arbitrages diplomatiques.

Ce qu’il faut retenir

L’échec du SCAF n’est pas un accident, mais le révélateur d’une incompatibilité stratégique profonde entre la France et l’Allemagne dans le domaine de la défense. La coopération avec Berlin a coûté dix ans à l’aviation de combat française, un délai que Dassault aurait pu mettre à profit pour développer seul un successeur au Rafale. La leçon est claire : la souveraineté industrielle ne se partage pas avec un partenaire dont l’intérêt est de vous ralentir.


Voir aussi

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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