Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le débat français sur le Brexit reste obsédé par l’immigration extra-européenne au Royaume-Uni. Pourtant, comme le rappelle Pierre-Yves Rougeyron, le bouleversement migratoire britannique de ces vingt-cinq dernières années est d’abord venu d’Europe de l’Est, à la faveur d’une décision politique délibérée de Tony Blair. Une réalité largement occultée par les médias français, qui empêche de comprendre la véritable nature du vote Leave.
Pourquoi parle-t-on de cinq millions d’Européens de l’Est arrivés au Royaume-Uni sous Tony Blair ?
Lors de l’élargissement de l’Union européenne en 2004, les chefs d’État ont négocié un système de quotas permettant de freiner la libre circulation en provenance des nouveaux pays membres pendant dix ans. La plupart des pays d’Europe de l’Ouest ont activé ce mécanisme transitoire. Tony Blair, lui, l’a refusé et a ouvert grand les frontières britanniques. Résultat : ce qui devait représenter trois millions d’Européens de l’Est s’est révélé, lors du recensement effectué pour les droits acquis post-Brexit, être en réalité cinq millions de personnes.
Une décision politique délibérée, pas une fatalité européenne
Le point crucial, souvent passé sous silence dans les médias français, est que cette immigration massive ne découlait pas d’une obligation communautaire stricte. Les traités prévoyaient bien une période transitoire optionnelle. Comme l’explique Pierre-Yves Rougeyron, c’est bien Blair qui a fait le choix politique d’accueillir cette main-d’œuvre sans frein, là où d’autres dirigeants européens préféraient une intégration progressive sur dix ans.
Cette décision s’inscrivait dans la logique blairiste, que Rougeyron décrit comme un « Macron avant Macron » : un projet mondialiste, technocratique, indifférent aux conséquences sociales pour les classes populaires britanniques. C’est précisément cette politique qui a nourri, douze ans plus tard, le vote Leave.
Travailleurs détachés : une arme contre les salaires
Au-delà des résidents permanents, la question des travailleurs détachés est centrale. Rougeyron rappelle qu’un travailleur détaché arrive avec le standing social de son pays d’origine et l’impose au marché du travail local. La directive Bolkestein, dans sa version initiale, prévoyait même que ces travailleurs soient payés au salaire de leur pays d’origine, parfois dix fois inférieur à celui du pays d’accueil.
« L’immigration d’Europe de l’Est a été une plaie pour la Grande-Bretagne. Personne ne veut le comprendre. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’effet sur le marché du travail britannique a été massif : tassement des salaires, destruction de branches entières, mise en concurrence directe des travailleurs autochtones avec une main-d’œuvre meilleur marché. Rougeyron souligne que l’immigration est avant tout une « guerre aux salaires », et que sa fonction politique est aussi de détruire les capacités de négociation des travailleurs locaux.
Une réalité confirmée après le Brexit
La preuve de cette analyse a été apportée par les chiffres post-Brexit. Lorsque le Royaume-Uni est sorti de l’Union, des centaines de milliers de travailleurs détachés sont repartis, phénomène accentué par la pandémie de Covid. Conséquence immédiate : une augmentation des salaires nominaux britanniques d’environ dix points selon les données rappelées par Rougeyron. Des secteurs entiers, comme le transport routier ou les soins infirmiers, ont dû se réorganiser, recruter localement, mieux rémunérer.
Cet effet, parfaitement prévisible, explique aussi pourquoi une partie du patronat britannique s’est retournée contre le Brexit sur la question migratoire : il fallait recommencer à payer correctement les travailleurs.
L’angle mort des médias français
Le débat migratoire britannique tel qu’il est restitué en France se concentre presque exclusivement sur les ressortissants extra-européens : Pakistanais, communautés issues du Commonwealth, demandeurs d’asile traversant la Manche. Cette focalisation, selon Rougeyron, occulte volontairement la dimension européenne du phénomène.
Pourquoi ? Parce qu’admettre que la libre circulation européenne a produit une immigration massive et déstabilisatrice reviendrait à reconnaître que la construction européenne elle-même est un facteur migratoire structurel. Or, l’article fondateur de l’Union, c’est la libre circulation des hommes et la non-discrimination, autrement dit l’interdiction de toute préférence nationale.
« L’Union européenne repose sur la libre circulation et la libre circulation des hommes, ça s’appelle l’immigration. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Reconnaître la réalité des cinq millions d’Européens de l’Est arrivés sous Blair, c’est admettre qu’il n’existe aucune politique migratoire possible tant qu’un pays reste dans le cadre communautaire. C’est ce qui explique, selon Rougeyron, l’humiliation infligée à David Cameron en 2015-2016 : lorsqu’il a tenté de négocier des mesures minimales, par exemple trois ans de travail effectif avant l’accès aux droits sociaux complets, Angela Merkel et François Hollande ont opposé une fin de non-recevoir. La libre circulation est indivisible des autres libertés du marché unique.
Pourquoi cette omission est politiquement décisive
En réduisant le débat migratoire britannique à la seule question extra-européenne, les médias français font passer le Brexit pour une crispation identitaire face à l’immigration non blanche. La réalité documentée par les chiffres est différente : c’est d’abord contre une immigration européenne massive, légale, organisée par le droit communautaire, que les Britanniques se sont mobilisés.
Cette occultation a une fonction : elle permet de maintenir l’idée que l’Union européenne est une protection contre l’immigration, alors qu’elle en est, par ses traités mêmes, l’un des moteurs principaux. Tant que ce mensonge tient, aucune politique migratoire sérieuse n’est possible dans le cadre communautaire, quel que soit le gouvernement élu.
Ce qu’il faut retenir
Le Brexit n’a pas été un vote contre les minorités ethniques britanniques, mais d’abord une réaction à une décision politique précise : le refus, par Tony Blair en 2004, d’activer les quotas transitoires prévus par les traités. Cinq millions d’Européens de l’Est sont arrivés, les salaires britanniques en ont été plombés, et il a fallu sortir de l’Union pour pouvoir simplement en discuter. Tant que les médias français refuseront de raconter cette histoire, ils empêcheront les Français de comprendre ce qui les attend.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
