Le 23 juin 2016, les Britanniques votaient à 17 millions de voix la sortie de l’Union européenne. Dix ans plus tard, on oublie trop souvent que ce séisme politique n’est pas né d’une lubie populiste, mais d’un refus catégorique opposé par Berlin et Paris à des demandes pourtant modestes de David Cameron. Retour sur un épisode où l’arrogance européenne a précipité la première sortie d’un État membre.
Pourquoi Merkel a-t-elle refusé les concessions demandées par Cameron ?
Selon l’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron, David Cameron, pris en étau entre l’UKIP de Nigel Farage et l’aile eurosceptique de son propre parti conservateur, sollicitait en 2015-2016 des aménagements migratoires très limités, principalement une période de trois ans de travail effectif avant l’accès complet aux droits sociaux pour les immigrés européens. Angela Merkel a opposé un refus net, soutenue par François Hollande au Conseil, considérant qu’aucune entorse à la libre circulation n’était négociable. Ce blocage a précipité le référendum et son issue.
Un Premier ministre piégé entre Bruxelles et son propre parti
Pour comprendre cet épisode, il faut saisir la position fragile dans laquelle se trouvait David Cameron. Le système électoral britannique, un scrutin majoritaire à un tour, produit selon Pierre-Yves Rougeyron un « tripartisme contrarié ». Le Parti conservateur voyait monter sur sa droite l’UKIP de Nigel Farage, héritier de la scission post-Maastricht de 1992, qui avait fait un carton aux européennes de 2014. À l’intérieur même du parti tory, l’European Research Group et les « Spartans » maintenaient une ligne eurosceptique dure.
Cameron, européiste convaincu, avait donc passé un accord interne dès 2011 environ pour organiser un référendum, persuadé qu’il le gagnerait et qu’il ferait taire les eurosceptiques pour une décennie. Mais avant le vote, il devait absolument ramener quelque chose de Bruxelles. Comme le rappelle Pierre-Yves Rougeyron, ses demandes étaient d’une modestie quasi pathétique au regard des enjeux : obtenir trois ans de travail effectif sur le sol britannique avant l’ouverture complète des droits sociaux aux ressortissants européens. Une mesure de bon sens économique, censée éviter que l’immigration intra-européenne ne se traduise par une perte sèche pour les finances publiques.
Le triple refus : Merkel, Hollande, Bruxelles
La réponse fut brutale. Pierre-Yves Rougeyron résume la séquence d’une formule lapidaire :
« Merkel humilie Cameron, si tu te rappelles, c’est nine, nine et nine. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Angela Merkel verrouille au nom de l’orthodoxie communautaire : la libre circulation est l’un des piliers nucléaires des traités, indivisible des trois autres libertés du marché unique. François Hollande renchérit au Conseil européen, refusant toute flexibilité au motif que « si on commence comme ça, on s’en sortira plus ». Cameron repart les mains vides, contraint d’aller défendre devant son électorat un statu quo qu’il avait promis de réformer.
Fait notable : Hubert Védrine lui-même, plusieurs années après, reconnaîtra publiquement sur BFM Business que la réponse du Conseil et des dirigeants européens a manqué de souplesse, et que cette rigidité a constitué une faute stratégique. L’aveu d’un ancien ministre des Affaires étrangères, peu suspect d’anti-européisme primaire, est significatif.
Une erreur née de l’aveuglement du traité d’Amsterdam
L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron va plus loin. Si Cameron ne pouvait obtenir de marge de manœuvre migratoire, c’est tout simplement parce que la Grande-Bretagne, comme tous les États membres, n’a plus de politique migratoire propre depuis le traité d’Amsterdam. La compétence est communautarisée. Et l’Union européenne repose sur deux principes intangibles : la libre circulation, qui est en pratique de l’immigration intra-européenne, et la non-discrimination, qui interdit toute préférence nationale.
À cela s’ajoute un précédent que les Britanniques avaient subi de plein fouet : en 2004, lors de l’élargissement à l’Est, la plupart des États membres avaient activé une clause transitoire de dix ans pour freiner l’arrivée des travailleurs de l’Est. Tony Blair, lui, avait dit « venez tous chez moi, bras ouverts ». Résultat, douze ans plus tard, le Royaume-Uni comptait selon Pierre-Yves Rougeyron jusqu’à cinq millions de ressortissants européens sur son sol, alors même que les estimations officielles tournaient autour de trois millions. Cette pression démographique avait rendu la question migratoire explosive dans l’opinion britannique.
L’option « Project Fear » et la cécité des élites
Cameron, n’ayant rien obtenu, mise sur la peur pour gagner le référendum. C’est ce que Pierre-Yves Rougeyron appelle « l’option Fear », inspirée selon lui de la matrice française de la campagne de Maastricht en 1992 : diabolisation, mise en scène, menace économique. Barack Obama est même invité à venir sur le sol britannique avertir les électeurs qu’ils se retrouveraient « au fond de la file » des partenaires commerciaux des États-Unis.
Pierre-Yves Rougeyron rappelle au passage que les conservateurs britanniques avaient pourtant été prévenus de longue date. Enoch Powell, dès les années 1960, avait alerté sur les conséquences d’une immigration non maîtrisée. Margaret Thatcher, dans son testament politique Statecraft, consacrait cent pages sur quatre cents à annoncer ce qui deviendrait le Brexit. L’élite conservatrice n’a rien voulu entendre.
« Ils n’ont pas vu la colère monter en Grande-Bretagne. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce qu’il faut retenir
Le Brexit n’est pas tombé du ciel, ni d’un coup de folie populiste. Il est né du refus, par Angela Merkel et François Hollande, d’accorder à un Premier ministre européiste les concessions migratoires minimales qui lui auraient permis de gagner son référendum. En verrouillant tout, Bruxelles, Berlin et Paris ont précipité ce qu’ils prétendaient empêcher. Une leçon stratégique que même Hubert Védrine a fini par reconnaître, mais que les dirigeants européens semblent toujours incapables d’intégrer.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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