À quelques mois de l’élection présidentielle, Gabriel Attal a relancé l’idée des « États-Unis d’Europe », estimant que l’Union européenne à 27 « a fait son temps ». Une sortie qui, selon l’avocat et juriste Ghislain Benhessa, relève moins de l’audace que d’une longue tradition de promesses jamais tenues. Derrière l’effet d’annonce se cache en réalité une histoire ancienne, ponctuée d’échecs démocratiques que les fédéralistes européens préfèrent oublier.

Pourquoi le projet d’États-Unis d’Europe échoue-t-il à convaincre les Français ?

  1. Aucun engouement populaire n’a jamais été attesté. Les trois référendums où les Français ont été consultés sur l’Europe (1972, 1992, 2005) ont tous révélé un soutien fragile, voire un rejet net en 2005.
  2. Le « oui » de 1972 était déjà perçu comme un échec. Georges Pompidou lui-même a vécu le résultat comme un échec personnel, tant la participation et la conviction étaient faibles, rappelle Ghislain Benhessa.
  3. Maastricht est passé de justesse. En 1992, le traité fondateur de l’Union européenne n’a été approuvé que « à deux doigts » de la catastrophe pour les europhiles.
  4. 2005 a été la claque. Les Français ont rejeté le traité constitutionnel européen, avant que le contenu ne soit réintroduit par le traité de Lisbonne, sans consultation populaire.
  5. Depuis 2005, plus aucun référendum. Paradoxe relevé par l’invité : on promet désormais un « grand référendum européen » alors que l’outil référendaire a été soigneusement mis au placard depuis vingt ans.

Une rhétorique de génération en génération

Pour Ghislain Benhessa, le discours de Gabriel Attal s’inscrit dans une mécanique bien rodée depuis les années 1950. Chaque génération prétend être celle qui réalisera le « grand saut fédéral », sans jamais y parvenir, tout en poursuivant exactement le même objectif.

L’invité pointe notamment la filiation revendiquée avec Victor Hugo, dont le discours sur les « États-Unis d’Europe » est régulièrement convoqué par les fédéralistes. Mais il y a là une lecture sélective de l’histoire :

« Pour Victor Hugo, l’Europe est une dilatation de la puissance française. La capitale des États-Unis d’Europe chez Victor Hugo, c’est Paris. Ça n’a rien à voir. »

Ghislain Benhessa (OMERTA)

Autrement dit, le projet hugolien du XIXe siècle n’a aucun rapport avec la dilution fédérale promue aujourd’hui. Ce que propose Gabriel Attal serait même, selon les termes de l’analyse, une « inversion absolue des valeurs » : Paris est devenue une province, la France est rattachée à Bruxelles, et l’on vend comme un projet d’avenir ce qui constituerait un effacement national.

L’onction d’un peuple qui n’existe pas

Autre point de friction relevé par le juriste : la promesse d’un président européen élu au suffrage universel. Cette idée, déjà ancienne, reprend l’argumentaire fédéraliste le plus classique.

« Ils veulent l’onction d’un peuple qui n’existe pas, ce qui est une manière de dissoudre le peuple comme une autre. »

Ghislain Benhessa (OMERTA)

Ghislain Benhessa rappelle ici la bataille menée par Michel Debré contre l’élection du Parlement européen au suffrage universel direct. Le généraliste du gaullisme avait compris le subterfuge : dès que l’on demande aux citoyens de voter pour une institution qui n’a pas de légitimité propre, on donne l’impression qu’elle en acquiert une par le simple jeu du suffrage. « On a l’impression d’avoir une démocratie », résume l’avocat, alors que le fonctionnement réel des institutions européennes reste profondément opaque et technocratique.

Une construction historique sous influence

L’analyse de Ghislain Benhessa s’appuie sur son ouvrage consacré à la naissance de la Cour de justice de l’Union européenne, dans lequel il documente la manière dont la construction européenne s’est bâtie par étapes successives, sans jamais de validation populaire massive.

Il rappelle le rôle fondateur de Jean Monnet, présenté comme un « génie du mal » administratif, créateur en 1955 du Comité d’action pour les États-Unis d’Europe, où se croisaient déjà futurs dirigeants français, allemands et américains. L’invité insiste sur un point historique souvent ignoré : les mémoires de Jean Monnet, apprises dans les écoles et préfacées dans leur dernière édition par Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, ont été rédigées par une équipe menée par l’historien Jean-Baptiste Duroselle, avec un financement venu de Washington.

Cette fabrication historiographique visait à donner un récit lisse et vendeur de la construction européenne : la paix perpétuelle, la prospérité, le bonheur. « Tout ça est une accumulation de fabrication », affirme le juriste, qui parle d’une « conspiration de l’intégration », reprenant l’expression de Michel Debré.

Attal, héritier d’une bascule amorcée dans les années 1980

La proposition de Gabriel Attal n’est pas une improvisation de campagne. Elle s’inscrit dans une continuité que les années Mitterrand ont rendue lisible : ce sont les élites socialistes des décennies 1980 et 1990 qui ont fourni à la construction européenne certains de ses artisans les plus déterminés. Jacques Delors à la tête de la Commission européenne, Pascal Lamy à l’Organisation mondiale du commerce : deux figures issues de la gauche de gouvernement qui ont activement promu l’intégration supranationale. Des travaux universitaires, menés notamment à Harvard, ont documenté à quel point le personnel de la « deuxième gauche » a été moteur dans cette orientation.

Ce que propose aujourd’hui Attal, c’est d’assumer ouvertement ce que ses prédécesseurs ont construit par étapes. Le mécanisme est bien identifié : d’abord l’unification par le droit et le commerce, ensuite la mutualisation des dettes sur le modèle d’Alexander Hamilton, qui avait consolidé les dettes des États américains au moment de la fondation des États-Unis, et enfin la pression des circonstances géopolitiques pour accélérer le saut institutionnel. L’équation posée publiquement par Attal, selon laquelle les intérêts ukrainiens seraient équivalents aux intérêts français, illustre précisément cette logique de substitution : ce n’est plus la France qui définit ses priorités, c’est un cadre supranational qui les absorbe.

Pour les défenseurs de la souveraineté nationale, l’intérêt de cette déclaration est justement sa franchise : le projet fédéral, longtemps avancé par touches successives, est désormais revendiqué à visage découvert.

Ce qu’il faut retenir

  • Le projet d’États-Unis d’Europe n’est pas une nouveauté, mais une réactivation cyclique du vieux rêve fédéraliste, de Jean Monnet à Gabriel Attal.
  • Les Français n’ont jamais exprimé d’adhésion massive à ce projet, et l’ont même explicitement rejeté en 2005.
  • Promettre un référendum européen alors qu’aucun référendum national n’a été organisé depuis vingt ans relève, selon l’analyse de Ghislain Benhessa, d’une contradiction que les fédéralistes assument sans états d’âme.

Vidéo « Entretien avec Ghislain Benhessa sur le 18 septembre » de OMERTA

Pour aller plus loin

Vidéo de OMERTA

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